La valeur et la célébrité des collections dont le département des Estampes s’enrichit presque coup sur coup, font placer en seconde ligne d’autres accroissements notables qu’il reçut dans le même temps et qu’à une époque moins heureuse, on serait fier de citer au premier rang. Le cabinet dut à M. de Caylus la meilleure partie de la collection de dessins archéologiques que cet illustre bienfaiteur du département des Médailles avait formée, sans compter «un nombre considérable de morceaux détachés, qu’il prenait plaisir, dit Le Prince[29], d’y déposer de temps en temps.» En ajoutant à ces libéralités successives la magnifique donation faite au département des Médailles, on peut dire que la Bibliothèque hérita de la presque totalité des richesses artistiques et archéologiques du comte de Caylus. Il n’en fut malheureusement pas de même du cabinet de Mariette qui allait être vendu au mois de novembre 1775. L’importance de cette collection était trop grande pour ne pas éveiller le zèle de Joly, et si la vente se fit sans la participation de la Bibliothèque, ce ne fut pas la faute du digne conservateur des Estampes. Son influence, son activité, rapports, lettres sur lettres, démarches les plus pressantes, il mit tout en œuvre pour obtenir le crédit qui lui était nécessaire. Ses sollicitations finirent par vaincre la résistance du gouvernement. Mais il était trop tard. Les premières vacations, qui contenaient les pièces les plus importantes, étaient passées et le fonds de 50,000 livres que Turgot mit à la disposition de la Bibliothèque ne put être employé en temps opportun. Joly ne parvint à acheter que quelques milliers d’estampes utiles à son dépôt, et malgré l’acquisition des épaves encore très-honorables que le département fut appelé à recueillir dans la suite, la célèbre collection de Mariette fut en réalité dispersée et, du moins dans son ensemble, à jamais perdue pour la France.
Joly, dont le zèle fut si profitable au département des Estampes, eut un digne émule au cabinet des Médailles. La mort de Gros de Boze, en 1754, appela à la tête de cette section son collaborateur déjà depuis plusieurs années, le savant auteur du Voyage du jeune Anacharsis, l’abbé Barthélemy. Le temps de l’administration de ce dernier peut être considéré comme une des périodes les plus remarquables de l’histoire du Cabinet.
Déjà, avant la mort de G. de Boze, en 1750, la Bibliothèque avait fait l’acquisition, au prix de 20,000 livres, d’une collection de 2,400 médailles et médaillons appartenant au marquis de Beauvau. En 1755, le Cabinet dut aux efforts de son nouveau garde une suite, encore plus intéressante pour l’étude de la numismatique romaine, de 120 médailles impériales en or provenant de la collection de M. de Cary, de l’Académie de Marseille, qui furent payées 18,000 livres. En même temps, arrivaient du Danemark une série de médailles danoises envoyées par le président Augier et une autre collection plus considérable de médailles papales.
Ces diverses acquisitions apportèrent au Cabinet un assez grand nombre de doubles qu’il y avait intérêt à échanger. Barthélemy obtint une mission en Italie et par voie d’échange, s’y procura plus de trois cents médailles «dont quelques-unes uniques, dit Cointreau, et presque toutes remarquables par leur rareté.» C’est encore en partie au moyen des doubles qu’il réussit à faire entrer dans les médailliers de la Bibliothèque douze cents pièces du Cabinet de M. de Clèves, parmi lesquelles on comptait près de 500 médailles impériales en or.
Le zèle et le caractère de l’abbé Barthélemy qui servaient si utilement les intérêts du dépôt dont il avait la garde, ne furent certainement pas sans influence sur la détermination que prit à cette époque le comte de Caylus. L’amitié et l’estime du célèbre antiquaire pour le savant conservateur du département des médailles, contribuèrent, autant que les intentions libérales du riche amateur à son importante donation. En 1762, il se dépouilla en faveur de la Bibliothèque des monuments les plus remarquables du cabinet d’antiquités qu’il avait formé et décrit lui-même dans son ouvrage[30]. Cette donation exceptionnelle accrût considérablement le fonds des antiques, qui forme aujourd’hui une des séries les plus complètes et les plus riches de la Bibliothèque.
Il serait difficile d’énumérer toutes les acquisitions ou les donations de second ordre que reçut le département des Médailles pendant cette partie de l’administration de l’abbé Barthélemy; on a évalué à vingt mille le nombre des pièces qu’il y fit entrer dans une période de dix années; c’est-à-dire qu’à l’époque de la mort de Bignon, le Cabinet se trouvait augmenté de près d’un tiers, tant au point de vue du nombre des monuments qu’à celui de leur valeur et de leur importance.
Ce chapitre de l’histoire de la Bibliothèque consacré à l’administration de Jérôme Bignon serait incomplet, si l’on passait sous silence ses efforts pour assurer le service du dépôt légal que ses prédécesseurs avaient pris à tâche de réformer et de rendre plus productif pour nos collections. La lettre qu’il écrivit, dans cette intention, aux syndic et adjoints de la librairie, doit être citée toute entière: «Le devoir de ma place, Messieurs, étant de veiller aux intérêts de la Bibliothèque du roi, je ne saurais me dispenser de vous adresser mes plaintes sur le grand nombre d’ouvrages que messieurs les libraires et les graveurs ne fournissent pas. Comme je n’aime pas à user des voies de contrainte, vous me ferez plaisir de les engager à se conformer volontairement aux ordonnances, en remettant avec exactitude à votre Chambre syndicale les plus belles éditions:
«1o Des ouvrages anciens qu’ils ont imprimés et gravés, et qu’ils n’ont pas fournis;
«2o Les suites des ouvrages qu’ils ont commencé à fournir;
«3o Les ouvrages nouveaux qu’ils impriment, qu’ils gravent, qu’ils débitent et qu’ils ne devraient mettre en vente qu’après les avoir fournis.