«Tout rentrera par ce moyen dans l’ordre: le public trouvera à la Bibliothèque les ressources qu’il vient y chercher; Messieurs les libraires et les graveurs rempliront les engagemens sous lesquels ils ont obtenu des privilèges et des permissions; et je ne me verrai pas dans la dure nécessité de les y contraindre par les voies de rigueur prescrites par les ordonnances.
«Je me flatte, Messieurs, que votre zèle pour le bien des Lettres vous portera à entrer dans mes vues, et à presser l’exécution de ce que j’ai l’honneur de vous demander pour la Bibliothèque du roi. J’en conserverai la plus vive reconnaissance.»
Dans les différentes parties de son administration, Bignon ne fut donc pas au-dessous de sa tâche, il fut digne de son prédécesseur, digne du nom qu’il portait. A sa mort, en 1772, il laissait à son fils qui lui succéda, avec de nobles exemples à suivre, un dépôt dont ses dix-neuf années de services avaient singulièrement accru la valeur.
RÈGNE DE LOUIS XVI.
Malgré ses difficultés financières, le gouvernement de Louis XVI ne recula devant aucun sacrifice pour donner à la Bibliothèque le moyen de s’assurer la possession de riches collections formées par des particuliers, ou d’en recueillir les articles qu’elle avait intérêt à acquérir. Les sommes élevées accordées à la Bibliothèque, à une époque aussi précaire, prouvent l’importance que notre dépôt avait prise dans le monde littéraire, elles font honneur aux ministres de ce temps, le comte Amelot et le baron de Breteuil, elles sont surtout autant de titres à notre reconnaissance, pour les successeurs zélés de Bignon, son fils Jean-Frédéric et Lenoir, et pour les gardes des quatre départements: l’abbé Barthélemy, conservateur des médailles, Joly, conservateur des estampes, Béjot, conservateur des manuscrits, l’abbé des Aulnays, conservateur des imprimés.
Parmi les acquisitions considérables de cette période, la première à signaler, et par son importance et par ordre chronologique, est celle du cabinet des Médailles, formé par Pellerin. Cette collection passait pour la plus riche qui eût jamais existé et l’ouvrage en neuf volumes in-4o. Recueil de Médailles, de peuples, de villes, de rois, etc., dont elle avait fourni la matière à son possesseur en avait établi la réputation, même à l’étranger. «Le sieur Pellerin, écrivait Bachaumont, dans ses Mémoires secrets à la date du 4 avril 1774, est un vieux amateur de médailles, qui en a une collection des plus rares et des plus complètes. L’impératrice de Russie instruite de ce cabinet par ses émissaires qu’elle a en quête de toutes les belles choses a fait offrir à cet antiquaire 500,000 livres de son cabinet, en en conservant la jouissance jusqu’à sa mort. On assure que M. Pellerin peu touché de ces offres, s’est refusé à vendre son cabinet.» Le riche amateur réservait en effet ses collections à la Bibliothèque, et pour 300,000 livres, il se dépouilla, en 1776, de ce qu’il n’avait pas voulu céder à un prix presque double. Cet acte de désintéressement patriotique, dont l’histoire de la Bibliothèque offre plus d’un exemple, a fait placer le nom de son auteur sur la liste de nos bienfaiteurs. La collection qu’il garda ainsi à la France contenait près de 3,300 pièces. «Celle du roi, dit Le Prince, qui était déjà la plus distinguée de l’Europe, a été portée par cette augmentation à un degré de perfection et de magnificence que toutes les autres, prises ensemble, ne pourraient peut-être pas atteindre.»
Pour être bien inférieure aux offres de l’étranger, cette somme énorme de 300,000 livres, à laquelle ne s’était élevée jusqu’alors que l’acquisition de la bibliothèque de Colbert, était un lourd fardeau pour le budget de cette époque. Aussi les années qui suivent sont moins fertiles; mais vers 1780, l’idée de continuer la publication du catalogue des volumes imprimés, suspendue depuis 1753, par l’impression du catalogue des livres relatifs au droit, provoque, sur les instances de l’abbé des Aulnays, garde du département des Imprimés, de nouveaux et importants achats. Rien que pour les années 1781 et 1782, les registres de dépenses accusent l’emploi d’une somme de plus de 9,000 livres en acquisitions d’ouvrages de jurisprudence français et étrangers, destinés à combler les lacunes du département des Imprimés.
En 1783, la nomination de Lenoir, ancien lieutenant-général de police, aux fonctions de bibliothécaire du roi en remplacement de Frédéric Bignon, semble imprimer encore un plus grand élan à la libéralité du gouvernement. Le crédit du nouveau bibliothécaire était utile à la Bibliothèque dans les circonstances qui allaient se présenter.
Dès l’année 1777 il était question de la vente de la fameuse bibliothèque du duc de La Vallière. Déjà, à cette époque, l’abbé des Aulnays écrivait au bibliothécaire du duc, l’abbé Rive, pour obtenir de lui des renseignements sur cette incomparable collection de raretés de toutes sortes en imprimés, manuscrits et estampes et sur les articles qui pouvaient intéresser la Bibliothèque. Bignon n’eut pas de peine à faire comprendre au ministre l’importance de cette vente, un véritable événement, et la nécessité pour la Bibliothèque d’y prendre part. Ce fut le dernier acte mémorable de son administration, ce fut aussi le dernier fait important auquel s’attache, dans nos annales, le nom d’une famille qui pendant près de deux siècles contribua avec tant de zèle et de bonheur à la prospérité de notre grand établissement.
Le 27 décembre 1783, le baron de Breteuil annonçait la résolution du roi en ces termes: