«Je vous ai prévenu, Monsieur, que le roi approuve que vous fassiez acheter les manuscrits et les livres de la Bibliothèque de M. le duc de La Vallière qui manquent à la Bibliothèque de Sa Majesté. Il est, comme vous l’avez observé vous-même, très essentiel de garder le secret sur les acquisitions que vous ferez faire. Il ne l’est pas moins qu’on ne fasse que celles qui seront indispensables, et qu’on ne néglige rien pour qu’elles reviennent au meilleur marché possible. Le roi, qui connaît votre zèle et votre expérience pour ces sortes d’opérations, s’en rapporte aux mesures que vous croirez devoir prendre pour que ses vues soyent remplies.»

La vente commença au mois de janvier et dura jusqu’au mois de mai 1784. La Bibliothèque y acheta deux cent cinquante-cinq manuscrits et près de sept cents volumes imprimés. Parmi ces derniers, la plupart des monuments typographiques du XVe siècle, quelques-uns présentaient une valeur exceptionnelle. L’exemplaire de la Christianismi restitutio, de Servet, entre autres livres précieux, excitait vivement la curiosité des bibliophiles. Dans un rapport adressé à Lenoir le 16 avril 1784, l’abbé des Aulnays, en prévision du prix élevé que ce volume semblait devoir atteindre, demanda pour cette acquisition un crédit spécial:

«Parmi les ouvrages à acquérir à la vente La Vallière, il en est un, disait-il, que l’on n’a pas compris, parce qu’il a paru demander un ordre à part du ministre, vu le prix excessif auquel il peut être porté: c’est le fameux ouvrage de Servet intitulé: Christianismi restitutio. Il fait doublement époque dans l’histoire de l’esprit humain; il atteste la barbarie de Calvin qui fit brûler dans le même bûcher le livre et l’auteur. Cet exemplaire est le seul qui ait échappé aux flammes, on prétend même qu’il en a été arraché. Il offre une autre époque plus consolante; il est le premier ouvrage où l’on ait décrit la circulation du sang, et cela avec presque autant de clarté qu’on le ferait aujourd’hui. Cet exemplaire, si célèbre dans le monde entier, complèterait la collection précieuse, chère et infiniment rare de Servet que le roi possède dans sa Bibliothèque. C’est aussi le seul qui manque dans la Bibliothèque impériale de Vienne. Ce livre n’ayant qu’une valeur arbitraire, il n’est pas possible de prévoir à quel prix il peut être porté par le sous-bibliothécaire de l’Empereur, par les commissionnaires d’Italie, d’Espagne, de Berlin, et par plusieurs particuliers curieux. Je crois devoir me borner à assurer que le public ne cesse de manifester son vœu pour que cet ouvrage unique, si célèbre dans toute l’Europe, passe dans la Bibliothèque de Sa Majesté. Cette espèce de conquête y jetterait, surtout aux yeux des étrangers, un éclat infini sur les acquisitions que le ministre a fait faire, et annoncerait au public ce qu’il a lieu d’attendre de M. le Bibliothécaire dans sa nouvelle place.»

Ce pressant appel fut entendu; le baron de Breteuil donna l’ordre d’acheter ce livre si curieux qui fut payé 4,121 livres.

Le total des adjudications de la vente La Vallière faites à la Bibliothèque s’éleva à la somme de 117,577 livres dont 41,097 livres pour le département des manuscrits, 65,036 pour le département des Imprimés, et 11,444 livres pour le département des Estampes. Quelques mois plus tard, en 1785, on employa une somme de 60,000 livres à l’achat de quittances provenant de la Chambre des Comptes et appartenant à Beaumarchais. Ces papiers pesaient plus de 600 quintaux et remplirent plusieurs voitures entières.

On pourrait penser que ces dépenses extraordinaires dûrent ralentir le mouvement des acquisitions. Il n’en fut rien cependant. Le registre des comptes de la Bibliothèque de 1785 à 1789, dont sont extraites les notes suivantes, prouve que sans préjudice des achats courants et ordinaires, on ne laissa échapper aucune occasion favorable à l’accroissement de nos collections:

«19 janvier 1785. Payé au sieur Peters la somme de 24,000 livres pour le prix de la collection des œuvres de Rembrandt cédée par ledit sieur Peters à la Bibliothèque du roi.

«17 juin 1786. Payé au sieur Leclerc la somme de 6,000 livres, à-compte du prix des estampes, plans et autres ouvrages remis par lui à la Bibliothèque du roi.

La même année, le baron de Breteuil ouvre un crédit de 12,000 livres pour l’acquisition de livres d’histoire naturelle à la vente de la Bibliothèque de Le Camus de Limars.

«21 décembre 1787. Payé à M. Abeille, secrétaire du bureau du commerce, la somme de 6,000 livres pour le prix convenu des manuscrits et portefeuilles par lui cédés à la Bibliothèque du roi, conformément aux lettres de M. le baron de Breteuil des 11 novembre et 1er décembre 1787.