Le 5 octobre 1815, le baron Ottenfels, commissaire de l’Autriche, se présenta à la Bibliothèque accompagné du capitaine Meyern, porteur des ordres du général de Müffling et suivi d’un fort détachement de troupes. Le conservatoire remit entre leurs mains deux cent deux manuscrits des bibliothèques de Saint-Marc à Venise, de Mantoue, de Milan, qui reprirent le chemin de l’Italie, avec les livres et les manuscrits de Turin et de Rome réclamés par Mgr Marini, commissaire du Saint-Siége.

Quelques jours plus tard, le 20 octobre, on fut obligé de rendre au baron Fagel, ambassadeur du roi des Pays-Bas, les manuscrits rapportés de La Haye.

Cependant la Prusse n’était pas satisfaite. Dans un long mémoire remis le 8 octobre au Ministre de l’Intérieur, le baron Alkensten, ministre d’Etat à Berlin, déclarait que le gouvernement prussien n’ayant pas obtenu la restitution de tous les objets emportés par les autorités françaises et déposés soit dans nos bibliothèques, soit dans nos musées, il se voyait forcé de réclamer une compensation en objets de même nature. Dans ce système il ne s’agissait rien moins que d’enlever à la Bibliothèque des centaines de médailles, d’estampes, de livres imprimés, surtout et plus particulièrement des manuscrits précieux relatifs à l’ancienne poésie allemande, à l’histoire d’Allemagne, au droit romain, à la théologie, tous objets qui n’avaient jamais appartenu à l’étranger.

C’était un véritable démembrement des collections du département des manuscrits. Ces prétentions émurent vivement le conservatoire et son digne président M. Dacier. Il était en effet au moins étrange d’obliger la Bibliothèque à un dédommagement pour des objets dont le sort était inconnu, qui avaient pu être perdus ou détruits dans les hasards de la guerre, ou encore transportés d’un établissement dans un autre dépôt appartenant en 1815 aux puissances alliées, comme les 35 caisses de livres provenant de pays conquis qui avaient été expédiées, avant 1796, à Bruxelles et à Bruges. Dacier fit valoir ces raisons avec force dans un rapport au ministre de l’Intérieur qu’il terminait par ces nobles paroles:

«Dans le cas où la Bibliothèque aurait le malheur d’être obligée de souffrir cette spoliation, je supplie Votre Excellence de charger un autre des conservateurs d’en être l’instrument et d’avoir l’extrême bonté d’épargner à ma vieillesse la douleur d’y prendre part. Je ne me sens ni la force, ni le courage nécessaire pour être le témoin d’une opération aussi désastreuse qu’humiliante et irréparable.»

Fort heureusement le Ministre ne fut pas obligé de recourir à cette mesure extrême, l’affaire n’eut pas de suite. Dans deux lettres du 26 et du 30 octobre 1815, le baron de Müffling et le baron Ottenfels annonçaient la fin de leur mission. Cette époque pénible des restitutions était passée, mais la Bibliothèque en avait retiré cet enseignement, que pour l’établissement scientifique qui les a reçus, la présence des trophées peut à un moment donné être plus funeste qu’utile.

PÉRIODE CONTEMPORAINE.


Dès les premières années de la Restauration, la Bibliothèque trouva auprès du gouvernement, bien que les temps fussent difficiles, un appui pour des acquisitions extraordinaires. En 1817, on annonçait la vente de la bibliothèque Mac-Carthy. «Cette fameuse bibliothèque, écrivait Van Praet, fruit de 40 ans de recherches, de soins et de dépenses, consiste principalement en monuments typographiques uniques dont la plupart remontent à l’origine de l’imprimerie et en livres imprimés sur vélin, ornés des plus curieuses miniatures et d’autant plus précieux que plusieurs ont été faits pour nos rois et leur ont appartenu.» Au nombre de ces monuments se trouvait le Psautier de Mayence, de 1457, le premier livre imprimé avec date. Le budget de la Bibliothèque était bien modique pour participer à une vente aussi considérable. Le conservatoire fit appel à la sollicitude de Louis XVIII; le roi donna 20,000 fr. sur sa cassette, le ministre une somme égale sur les fonds de son département. 39,255 francs furent employés à l’acquisition des plus remarquables volumes qui manquaient à la Bibliothèque; le Psautier qu’elle poursuivait lui fut adjugé.

Le Cabinet de médailles celtibériennes de Florès, la première collection d’antiquités égyptiennes rapportées par M. Cailliaud furent l’objet d’un nouveau supplément de fonds. Grâce à la sollicitude du duc Decazes qui accorda à la Bibliothèque, en sus des crédits ordinaires, une somme de 24,000 fr., le département des médailles s’enrichit d’environ 2,500 pièces puniques, celtibériennes, phéniciennes, etc., ainsi que d’une suite importante de monuments d’Egypte. En 1821, le comte Siméon, ministre de l’Intérieur, autorisa l’acquisition de la collection qu’un agent français dans le Levant, M. Cousinéry, avait mis 30 ans à former. Les 5,350 pièces dont elle se composait vinrent compléter les séries des villes grecques ou de l’Asie-Mineure conservées dans les médailliers de l’Etat. Sur les 60,000 fr. qu’elle coûta, 34,000 fr. furent payés par le Ministère.