En raffermissant par son habileté et son courage l’autorité royale si fortement ébranlée, Henri IV rendit l’ordre et la sécurité à la Bibliothèque. Son premier soin fut de lui assurer un emplacement en rapport avec l’importance qu’elle avait acquise. Le collége de Clermont, aujourd’hui Lycée Louis-le-Grand, était devenu libre par l’expulsion des Jésuites; c’est là que le roi fit installer ses collections. Elles y restèrent jusqu’en 1604, époque où elles furent transportées au couvent des Cordeliers[2], dans la salle du cloître. Dix-huit ans après, elles étaient encore déplacées pour occuper, rue de La Harpe, au-dessus de l’église Saint-Côme, une maison appartenant aux Cordeliers.
Dans l’intervalle de ces deux déplacements, la Bibliothèque s’était accrue de la riche collection laissée par Catherine de Médicis, collection qui renfermait près de huit cents volumes dont un grand nombre de manuscrits grecs et qui avait été formée par le cardinal Ridolfi, neveu du pape Léon X. Achetée par P. Strozzi, maréchal de France, «qui aimoit passionnément les livres, et qui sçavoit le grec aussi bien qu’aucun homme de son siècle,» elle vint en France avec lui. La mort de Strozzi, tué au siége de Thionville en 1558, la fit tomber entre les mains de Catherine de Médicis, qui se l’appropria en promettant au fils du maréchal une somme qui ne lui fut jamais payée. C’était une des nombreuses dettes que la reine laissait en mourant et l’acquisition de sa bibliothèque rencontra de sérieuses difficultés. Mais à cette époque, J. Auguste de Thou, le célèbre historien, avait remplacé Amyot et il employa tout son zèle pour mener à bien cette importante affaire. Sur ses instances, le roi ordonna par lettres patentes du 15 juin 1594 que tous les livres de la feue reine seraient réunis à la Bibliothèque royale. Les créanciers de Catherine de Médicis s’émurent à cette nouvelle et entreprirent de s’opposer à l’exécution de la mesure. Une commission composée de François Pithou et de deux autres membres fit l’évaluation de la collection qui fut estimée 5,400 écus. Les choses traînèrent ainsi en longueur pendant quatre ans; le 15 novembre 1598, le roi écrivait au président de Thou: «Je vous ay ci-devant escript pour retirer des mains du nepveu du feu Sr Abbé de Bellebranche[3] la librairie de la feue royne, mère du roy, mon seigneur, ce que je vous prie et commande encores un coup de faire, si jà ne l’aviès faict, comme estant chose que je désire, affectionne et veulx, affin que rien ne s’en esgare et que vous la faciés mettre avec la mienne.» A la suite de deux arrêts du Parlement des 25 janvier et 30 avril 1599 la bibliothèque de Catherine de Médicis fut enfin réunie à la Couronne.
Cette acquisition fut la plus importante mais non la seule qui fut faite sous le règne de Henri IV. Auparavant, la bible de Charles-le-Chauve avait été incorporée dans la Bibliothèque du roi. Ce précieux monument, que Charles-le-Chauve avait donné à l’abbaye de Saint-Denis, fut remis au président de Thou, conformément à une décision du Parlement du 20 août 1595.
En même temps qu’il s’occupait des accroissements de la Bibliothèque, Henri IV savait choisir les hommes auxquels il en confiait la garde. Il avait nommé, en 1593, J.-Auguste de Thou, maître de la librairie, en remplacement d’Amyot; en 1604, il désigna Isaac Casaubon comme successeur de Gosselin, qui mourut presque centenaire, après avoir passé une grande partie de sa vie dans l’emploi de garde de la librairie.
LOUIS XIII. (1610-1643).
Isaac Casaubon ne resta pas longtemps attaché à la Bibliothèque. En 1610, il y reçut le jeune roi Louis XIII, qui se montra très-satisfait de sa visite. Mais cette année même, il fut obligé, à cause de ses opinions religieuses, de quitter la France. Il se réfugia en Angleterre, où il mourut en 1614.
Le garde de la librairie qui lui succéda fut Nicolas Rigault, dont la nomination n’eut lieu qu’en 1615. Deux ans plus tard, la charge de maître de la librairie passa de J.-A. de Thou à François de Thou, son fils, le même qui devait payer de sa tête son dévouement à l’amitié. Il n’avait alors que neuf ans, et ce fut Nicolas Rigault qui exerça effectivement toute l’autorité. Celui-ci usa de son pouvoir au grand avantage des collections dont il avait l’administration. Déjà au mois d’août 1617, il avait fait rendre une déclaration qui prescrivait le dépôt à la Bibliothèque de deux exemplaires de tout ouvrage imprimé. Cette mesure importante fut suivie, quelques années plus tard, de la confection du premier catalogue de la Bibliothèque vraiment digne de ce nom. Jusqu’alors il n’y avait eu que des inventaires partiels, N. Rigault entreprit de rédiger un catalogue général de toutes les collections. Son travail, auquel Saumaise et Hautin s’associèrent, fut achevé en 1622. Il est divisé en cinq sections: trois sont consacrées aux manuscrits et deux aux livres imprimés; il renferme la désignation de près de 6,000 volumes, dans lesquels les imprimés ne comptent que pour un faible nombre.
L’année même où ce catalogue fut terminé, la Bibliothèque reçut par voie d’acquisition les manuscrits de la famille Hurault. Jean Hurault, seigneur de Boistaillé, ambassadeur à Constantinople sous Charles IX, avait rapporté du pays où il avait séjourné une centaine de manuscrits grecs. Philippe Hurault, comte de Cheverny, avait, de son côté, réuni une belle série de manuscrits, la plupart sur l’histoire de France. Les livres des deux membres de cette famille devinrent l’héritage de Philippe Hurault, évêque de Chartres, qui mourut en 1621. A sa mort, un arrêt du Conseil d’Etat ordonna l’estimation de la collection par les soins de Pierre Dupuy et de Rigault, et l’acquisition en fut faite au prix de 12,000 écus. Plus de 400 volumes entrèrent ainsi dans la Bibliothèque du roi. Il n’en fut pas de même des manuscrits orientaux que M. de Brèves avait recueillis pendant qu’il était ambassadeur à Constantinople. Ils furent bien achetés au nom du roi en même temps qu’une série de caractères d’impression orientaux; mais le cardinal de Richelieu ne les laissa pas arriver à la Bibliothèque; le tout vint enrichir ses collections personnelles. On sait qu’à sa mort ses livres restèrent à la Sorbonne; la Bibliothèque ne se les vit attribuer que beaucoup plus tard.
Une autre acquisition, faite également au nom du roi, ne profita, à cette époque, qu’au puissant cardinal. Antoine de Loménie, ancien ministre d’Etat, avait formé une célèbre collection en 358 volumes de copies de documents diplomatiques et administratifs. En 1638, elle fut cédée par son fils, le comte de Brienne, pour la somme de 38,000 livres. Le duc de Richelieu s’empara des manuscrits, et la collection de Brienne, après avoir passé aux mains du cardinal Mazarin, n’entra à la Bibliothèque qu’à la mort de ce dernier.