Quand je me réveillai d’un sommeil grouillant de rêves néfastes, le souvenir de l’aventure me troubla de nouveau. J’avais recouvré ma conscience normale et ma pleine lucidité. Mais, contrairement à ce qui se passe après les fantasmagories de l’éther, je ne pouvais voir une simple illusion dans la télépathie de la veille. L’effet de la drogue avait cessé, je raisonnais avec mon cerveau de tous les jours, ce cerveau qui nie systématiquement la possibilité de forces surnaturelles. Et pourtant je ne croyais pas que ces étranges phénomènes fussent d’ordre purement subjectif.

Même s’ils n’étaient qu’une illusion due au haschisch, celui-ci n’avait-il pas révélé, tiré des profondeurs de mon organisme pour la faire naître à la conscience, ma folie, latente jusque-là, du suicide ?

Et si c’était vrai ? Si ç’avait été vrai ?

Interroger Chaylas ? Mais aujourd’hui, redevenu un civilisé lucide, ne nierait-il pas ces impulsions sauvages, cette scène farouche où il s’était comporté en homme des cavernes ? — Et moi ? Mon rôle n’avait-il pas été grotesque et odieux ?

Je l’évitai donc. Je lui fis consigner ma porte, — car enfin, il pourrait venir me demander pourquoi je l’avais enfermé chez lui !

Il fallut bien, cependant, me laisser aborder, lorsque nous nous rencontrâmes, huit jours après, sur le boulevard. Il était, comme toujours, taciturne et fermé. Il n’entama pas la question. Dévoré d’une de ces fatales curiosités qui font éclaircir ce qui doit à jamais rester dans l’ombre, je voulais savoir. — Nous étions silencieux. Un vertige léger, comme une rémanence du haschisch, flottait entre nous, malgré la positive atmosphère du boulevard. — A l’instant précis où j’allais parler, je vis sur sa face une hésitation pareille à la mienne, une crainte que je lui révélasse la réalité de l’aventure ; — et la moindre allusion, de lui ou de moi, en était l’irréfutable preuve !…

Ensemble, nous détournâmes les yeux ; — ensemble nous entreprîmes le même lieu-commun.

OTHELLO

L’intrus est consommé tranquillement, des journées entières et par petites bouchées, comme le serait l’ordinaire gibier.

(J.-H. Fabre).

Si le Mooncalf n’avait été commandé par cette scandaleuse brute, je n’aurais pas trimé un an — et pour la peau ! — dans les placers australiens, et surtout je pourrais encore m’endormir sur quelques éthers-cocktails sans être persécuté par Othello, Lily, Bob, et le chat Ito.