Et je m’efforce, de toute ma volonté : — Ah ! pour ceci, j’en use, du libre-arbitre ! — Je la dresse, je l’arc-boute de toutes mes forces, pour vaincre cette volonté antagoniste. Enlacées comme des lutteurs dans l’idéal espace qui nous sépare, témoins en apparence indifférents, nos volontés se collètent dans un duel aux passes farouches. Des sursauts de triomphe me traversent. Il va toucher, toucher des épaules ! — Et j’appuie, oh ! j’appuie ! — Mais mon effort se relâche, sans qu’il ait crié sa défaite ; et je dois à mon tour me défendre, terriblement.

C’est un duel à mort. A mort, car l’oscillatoire, ivre, et derviche-tourneuse double pensée enlacée se vertiginise sur la spirale descendante de ses litanies alternées, vers le suicide.

Il veut se suicider — il est fou : j’aurais bien dû le voir — et aujourd’hui cette vieille hantise va se réaliser. Il pense, je le sais, il pense aux armes accrochées derrière lui à la muraille, — ces revolvers chargés, qu’il voit, comme je les vois, sans les regarder… (ho ! n’est-ce pas moi qui vient de lui suggérer la chose ? Y pensait-il vraiment ?) — Et alors tu me tuerais (car il a le prosélytisme du suicide, il veut me délivrer de la vie, malgré moi-même), tu me tuerais, et puis toi-même ; — nous nous tuerions, avec les revolvers, là-bas. — Oh : n’approche pas ! je te le défends ! Vois, je reste immobile (pour le maintenir aussi à sa place. Car si j’essayais de le devancer, il pénétrerait d’abord mon projet, et je ne pourrais, — tout bas, ceci, tout bas ! — le tuer, avant qu’il n’en fasse autant de moi). Assez, je te défends ! — Pensons un instant à autre chose, que j’aie le répit, dans notre corps-à-corps, de reprendre des forces, pour dompter tes impulsions ; que j’aie le temps de te vaincre ; passons à autre chose, passons ! (Mais je ne trouve rien, et, dans le vide de ma suggestion, c’est sa pensée mortelle qui va jouer, me remplir aussi…) Écoute, je me souviens. (Non, pas cela ! je ne veux pas ! je n’ai rien dit ! ombre ! ombre sur cela !) — que ta maîtresse — (Mais suis-je donc fou de lui révéler ? je ne veux pas, moi ! — moi ? qui, moi ?) Ce jour-là nous nous. — (Non ! rien, rien !… Ah ! Victoire !) Rien. — Écoute. Je vais te dire…

Et nos regards noirs, aux pupilles énormes, se sondent. Nos visages sont terribles, oraculaires.

Viens ! viens ! allons ! — Oui, ce sont nos pensées synchrones ! — Allons ! Une force mystérieuse et commune, dominatrice, notre Destinée, jaillit du double tréfonds de nos êtres. Viens ! nous allons mourir !…

Traître ! tu as menti ! C’est ta démence que tu veux faire passer pour notre Destinée. Je veux vivre, moi ! — je vivrai. Ma force est revenue. Je veux ! je veux ! — Victoire ! j’ai pris la commande du couple. (Pour un bref instant, peut-être ? N’importe, cela suffit). Reste là, je t’ordonne de rester là ! Vingt secondes ! Vingt secondes ! Je le veux, reste, fou !

Ah ! j’ai bondi ! j’ai pu bondir ! — en avance sur lui — ouvrir la porte, la refermer de l’extérieur, à double tour, et m’enfuir, libre, m’enfuir dans la nuit, chez moi, me renfermer aussi, à double tour…

La communication était brisée entre nous. Quelques fragments de sa pensée flottèrent encore jusqu’à moi. Vaincu, il voulait tourner le drame en plaisanterie, s’excusait platement… Après une heure de veille revolver au poing, je sentis qu’il venait de s’endormir.

Sauvé ! j’avais reconquis mon individualité, ma précieuse individualité, soumise au seul jeu des Forces éternelles, et non à l’insupportable conjonction avec un autre cerveau humain !

J’osai m’endormir.