Plus de doute.
Immobile comme une statue, je ne manifeste pas mon émotion. Et voici que notre occulte duo se poursuit en moi, faisant alterner mes pensées avec d’autres, d’un caractère sombre et hagard, que je ne reconnais pas, indubitablement fournies par Chaylas. Afflux de tristesses cosmiques et de mortels dégoûts — flagrante inutilité de notre vie — idées étrangères que j’adopte, que je dois adopter, comme Chaylas, par influx réciproque, doit admettre en lui ma pensée.
Dans les interstices de cette conversation psychique se glissent des à-partés indépendants : une parcelle de mon moi, soustraite à la contagion, raisonne par éclairs sur l’horreur du phénomène. Absolu-déterministe, accoutumé par les autres poisons à ne voir en ma conscience lucide qu’un témoin inactif des énergies fatales qui régissent ma pseudo-volonté, je me révolte, cette fois, de me trouver sous l’influence directe d’un autre cerveau humain, de subir ses idées, — fût-ce avec la revanche assurée du même empire sur lui.
Et parfois, revêtant la matérialité de la parole, se formulent les répliques attendues, à leur instant précis. Voilà qu’attestant le sortilège, il répond à ma question mentale :
— Oh ! ça y est bien !
— Pas de doute.
Mais je ruse, à présent, je me réfugie dans l’îlot de lucidité strictement personnelle qu’épargnent les courants et les remous de notre double pensée, je m’y retranche, pour éprouver si nous sommes liés indissolublement.
Parfois, j’ai le dessus : je sens ma pensée couler en lui, tel un fleuve dans la mer ; parfois, c’est la sienne qui reflue en moi, irrésistible, comme la marée emplit un estuaire.
Allons ! plus fort ! — Non ? — Mais qui donc ici a la commande de notre couple psychique ? — Toi ou moi ? — Réponds ! — Réponds tout haut, je le veux !
Il ne prononce rien. Il me regarde toujours. Mais une voix intérieure s’écrie — Moi ! — Qui a pensé ? lui ou moi ?