Ma songerie accoudée, fermant les paupières, aux densités du passé s’entorpeura. Par lumineux fragments s’imagèrent d’antiques évocations : profils, sur le ciel, de temples ensoleillés, au long des murs ; et la ville claire ; et les rues polychromes, et le rythme onduleux et jeune des peplos et des chlamydes. Une intuition aiguë et silencieuse projetait en couleurs vivantes et fugaces les mille parcelles de cette histoire, animée à la présence de ses débris ; et cette pleine compréhension de la beauté plastique m’initiait à la joie d’une existence harmonieuse et dionysiaque. Générosité pleine et grâce des souples énergies, au regard de quoi notre civilisation triste et compliquée apparaît misère cacochyme et pitoyable sénilité.

Lyrique de ces splendeurs évoquées, les monceaux des ruines informes je les restituai à leurs maîtres légitimes : sous la gloire des frontons et des colonnades, au fond des temples, les Olympiens d’ivoire et d’or trônaient parmi les nuages des parfums. Et, en la lenteur attentive d’un respect, s’imposa l’auguste et toute-puissante Majesté, la Face marmoréenne de Zeus.

Là-bas, sur l’Acropole, avec de secs croassements, un aigle s’enlevait droit en l’air. Et l’instinct subit de ma reconnaissance monta avec l’oiseau vers le Dieu qui agréait ainsi mon hommage de Barbare.

La complaisance d’une torpeur aimable poursuivit le jeu de cette illusion, lorsque m’éveilla net un salut révérencieux : l’inévitable « custode delle rovine[1] », sa pipe en terre rouge d’une main, de l’autre tirait, pour m’offrir ses services, sa casquette galonnée d’argent. La figure de misère et de fièvre, que les pointes trop cirées de ses moustaches noires voulaient en vain revigorer, augmenta la détente de cette intrusion ; je me sentis incapable de l’énergie nécessaire à rebuter le harcèlement loquace et tenace d’un cicerone italien. Il fallut me résigner, descendre, et suivre le personnage qui me ramenait à la route pour observer l’immuable itinéraire de sa démonstration.

[1] Gardien des ruines.

Il remémora « les fouilles qui avaient enfin mis au jour les débris de cette ville dont on avait oublié même le véritable emplacement » ; il entama une chronologie fantaisiste des premiers « rois » ; — mais un bruit, un bourdonnement rude, et qui s’approchait, nous détourna. Silhouette nette au fond de la route : une automobile.

A une allure de train rapide, la crépitante machine, laquée de vermillon, un éperon aigu entre ses phares de locomotive, caracola, dérapant dans un virage à pleine vitesse, et devant nous stoppa net avec un gargouillement exaspéré de détonations. Parmi les puanteurs de benzine et d’huile, un formidable géant, tout encuirassé de peau de phoque, sauta de la machine trépidante, et, de ses poignes velues, retirant une sorte de scaphandre, qui démasqua son large et rouge visage de taureau, haut campé sur ses fortes bottes, stentorisa en anglais :

« By jove ! On dirait des cheminées d’usine, ces colonnes ! Very curious, indeed ! » Et il m’interpella : Sir…

Je me présentai.

« Charmed, sir. — Colonel William Klondyke, Chicago. — Qu’en dites-vous, Sir ? Voilà une fameuse capilotade de temples ! »