Et sa rousse et rayonnante barbe rutilant comme un balai en fils de cuivre tressauta d’un rire satisfait dont les spasmes cyclopéens gonflaient le paletot de phoque. Bien que le rictus de son épaisse face fibrillée me fût tout de suite odieux, une curiosité m’empêcha de l’abandonner seul aux explications du gardien. J’acquiesçai à son exorde abrupt.

Sir William Klondyke se tourna vers l’automobile dont le chauffeur, muni d’un jeu de clés, vérifiait les écrous ; il tira du coffre un guide in-octavo relié en chagrin sang-de-bœuf et un volumineux appareil photographique. Et il se mit à collationner sur son texte les discours du custode, et à viser les points de vue que ratifiait la sonnerie du déclanchement.

Mon instinctive animadversion négligeait le grotesque de ses allures : je conférais un sérieux profond à l’assurance de sa brutalité ; et pour son arrivée, sa conduite, j’abominais l’individu.

« Voici, dit le cicerone, un des temples les plus considérables que les Grecs aient jamais construit. Il a 113 mètres de long et 54 de large. » Son attente requérait les coutumières exclamations à l’énoncé de tels chiffres.

Avec la raucité métallique d’un phonographe, sir William Klondyke parla :

« Et voilà pourquoi on vient nous jeter à la tête l’Antiquité ! Ces gens étaient civilisés parce qu’ils faisaient des temples ! Well, ce n’était pas trop mal — pour l’époque. Mais, soyons sérieux. Sir, comparez-moi un peu leur bâtisse primitive avec la construction moderne : ciment armé, acier chromé, verre trempé. Hein ? Il y avait du marbre et des dorures. Et puis ? Tout pour le décor, rien de sérieux, pas l’ombre de confortable. Tenez, ces fameux temples, pour les éclairer, il y avait un trou dans le plafond, et la pluie tombait à même. Et ne me parlez pas de grandeur : une gare très ordinaire (celle d’Omaha, par exemple) en tiendrait une demi-douzaine. Dites, Sir, auraient-ils été capables de faire, pas le pont de Brooklyn ou la Grande-Roue, mais une Galerie des Machines ? Pour quoi mettre dedans, d’abord ? Des dieux ? — Yes, of course, leurs bêtes de dieux anthropomorphes pour qui ils gaspillaient stupidement leur temps en fêtes et leurs denrées en sacrifices. Voulez-vous savoir ? Eh bien, ces Grecs n’étaient pas des gens pratiques ! »

Il paracheva de cette véhémente flétrissure sa vitupération, et s’assit sur un pliant d’aluminium dont il avait tiré de sa poche le mécanisme ingénieux.

Certes, j’ai subi de très absurdes conversations, et les turpides gloses des touristes me sont familières en leur diversité. Mais je ne pouvais prévoir ces énormes extravagances, et l’âpreté de cette sortie, qui n’avait en rien l’humour d’un paradoxe, déconcerta ma réfutation. Je boursouflai la banale emphase d’un rappel au sens commun : — Car, même en Amérique, Monsieur, on concède aux anciens le rôle de précurseurs (lointains, je l’admets) de la civilisation moderne ; et les plus subversifs penseurs eux-mêmes n’ont pu nier le génie de pondération, d’harmonie et de proportion…

Il coupa ces plates niaiseries :

« Yes, Sir, je conspue tous ces transcendentaux, ces idéalistes. Du mattoïdisme, votre génie grec. Qu’est-ce qu’il a produit ? En politique, l’anarchie et la démence : Athènes, Sparte, Syracuse, et les autres, des États microscopiques qui ne surent même pas s’unir, des peuplades envieuses et hargneuses qui passèrent leur vie à s’entre-dévorer. Leur philosophie ? Un ramas d’hypothèses contradictoires et anti-scientifiques : chaque affirmation d’Aristote est une bourde ; Diogène était un toqué, Platon un fumiste ! — Tous des artistes, vous dis-je ! Et non seulement ce n’étaient pas des gens pratiques, mais ils n’étaient pas moraux. Leur conception de l’Olympe devrait les clouer au pilori de l’histoire. Un prostibulum, cet Olympe ! une ribaudaille de dieux ! Leur ignoble Zeus a mérité cent fois le hard-labour et l’électrocution ; leur Aphrodite… » Il éjacula de plus formidables blasphèmes. Sa véhémence farouche m’horrifiait : je le sentis l’énergumène d’une occulte puissance, et ce forcené m’apparut comme une posthume révolte, comme l’intrusion vengeresse, en cette nécropole divine, de quelque Titan mal écrasé. Et, comprenant la vanité de toute réponse, l’inanité d’un effort pour rétorquer cette haine brutale et féroce, je subis les affres confuses d’être impliqué dans la transcendante aventure d’un spectacle interdit.