Cependant, le cicérone, inconscient des choses proférées, s’épongeait — car l’atmosphère stagnait, irrespirable — et, profitant du silence, reprit ses fonctions. Il racontait, d’une voix monotone et inexpressive, le siège par les Carthaginois, le pillage et l’incendie, la plaie de la mal’aria envoyée sur le pays par le démon Jupiter — il diavol Giove — à qui était vouée la ville. — « Car c’est en ce lieu, Signori miei, que Giove s’est réfugié lorsque notre bon Sauveur (il se signa) Jésus-Christ jeta en enfer les dieux des païens. Et ici il a conservé sa puissance. Lorsque les moines, chassés par les Mores, vinrent s’établir dans les temples, qui étaient encore debout, le démon Giove, offensé de les voir prier Dieu, fit écrouler les pierres et les occit tous — li uccide tutti ! Aujourd’hui, il fait surveiller son domaine par un aigle ; et cela est certain, signori, car on n’a jamais vu d’autres aigles de ce côté. Mais celui-ci fut découvert dans les fouilles… »

Un « Stop ! » comminatoire bâillonna le nonchalant débit du custode interloqué : « Ce n’est pas dans le Guide ! » clama sir William Klondyke brandissant le livre moins écarlate que son apoplexie. Il écumait. « Comme si ce n’était pas assez, Sir, d’être empoisonné à chaque page par les stupidités classiques, sans que cet imbécile vienne nous assassiner de légendes apocryphes sur ce diable de Zeus, — sur ce sacré Zeus du diable ! » Et de nouveau, en italien, il bourra de ses objurgations le cicerone pétrifié.

Ces invectives contre un récit de folk-lore n’étaient pas l’incartade saugrenue d’un maniaque mal embouché ; ni de la simple démence l’acharnement dont il objurgua l’épisode de l’aigle. Cet excès même de brutalité découvrait plus que la chicanière rancune licite à un moderne ; cet homme était à une proximité mystérieuse de l’Antiquité ; les profondeurs organiques de son être, son essence même se rebellaient contre les Dieux, et il impugnait le seul Zeus d’agressions fougueuses et personnelles.

— Montre-le donc enfin, ton aigle !

Debout, les bras croisés, sa stature massive érigeait la provocation de puissances obscures et formidables.

Coïncidence nécessaire dont je guettais la réplique, un croassement sec grinça, et parmi les ruines, l’aigle, à grands battements, s’éleva selon l’ample révolution de spires régulières.

« Eccolo ! triompha le cicerone. Je m’angoissais : Le « Hah ! » d’une joie féroce rebroussa sur ses crocs les babines du géant ; et, débandant le geste tragique d’une infaillible embuche, hoquetant un magma de blasphèmes congestifs, vers le motocar, il s’encourut.

« E matto ! » interjecta le custode, ahuri. Oui certes ! il était fou ! Ébranlée par cette fuite, s’insurgea mon inquiétude, et, pour mieux réagir, j’inculpai l’atmosphère de ma nerveuse irritation — presciente de faits graves extraordinairement.

Des nuages pesants de soufre et d’antimoine se boursouflaient, foisonnaient plein le ciel luride. Le cicerone me proposa un abri, et même à déjeuner, dans sa cabane, là-bas sur l’Acropole. J’acceptais l’opportune diversion : nous prîmes la route défoncée qui coupait le ravin… Mais, derrière nous, le ronflement de l’horrible automobile se saccada, et l’aboiement féroce d’une trompe impérative repoussa mon compagnon qui criait en vain le danger à sir William Klondyke, debout à l’avant de la machine dévalant à toute vitesse : « Piano ! Piano ! Signore ; per Dio !… » Une terreur me prenait, insolite et absurde : non qu’elle se fracassât en route, mais au contraire qu’elle atteignît l’acropole, où l’aigle, en cercle, planait.

Elle allait, tressautant, vira au pont, s’élança pour une escalade exaspérée. Un dernier bondissement la projeta sur l’acropole. Angoissés, nous attendions. Du mur cyclopéen surgit un buste pareil à quelque rude hécatonchire issant du chaos : Sir William Klondyke épaula son rifle. Un souffle de fumée ; l’aigle, convulsif, tournoya ;… et la sèche détonation se répercuta dans le premier roulement du tonnerre, tandis que l’oiseau, battant, tombait — vers l’homme, une main sur l’arme, le nez levé, immobile.