Je tremblais, impulsé de courir, là-haut, voir… Le custode bégayait d’incohérentes lamentations : je l’empoignai par l’épaule. Au pas de course, en dix minutes, le cœur battant dans la gorge, suants, anhélants, nous fûmes au plateau. Un éclair violet par deux fois palpita, éblouissant largement les nuages, — et la scène, tragique, nous atterra.
Sir William Klondyke, assis, coudes aux genoux, poings au menton, devant la porte ouverte d’une hutte, contemplait hideusement son acolyte, en train de plumer l’Aigle. Dans l’ombre, un réchaud ventru dardait sa couronne de flamme bleue sur la panse d’un coquemar d’aluminium.
Cette cuisine m’horrifia, comme celle de caraïbes en train de dépiauter un enfant. La haine épouvantée du sacrilège me poignit. Le custode, strangulé de terreur panique, me suppliait de fuir. Mais inerte, je béais, fasciné.
L’orage s’exalta. De longs serpentins de feu rutilaient, d’immenses éclairs verts, des foudres violettes m’éblouissaient. Les tonnerres ne discontinuaient plus, et, sur la basse des roulements, éclataient de formidables redondances.
Titubant, cédant au vertige, enfin je reculai. — Mais l’instantanée déflagration d’un bloc de soleil aveuglant m’abîma dans sa tonitruante explosion, chute des cieux déversant le définitif cataclysme des sphères de cristal effondrées.
Silence sidéré. De folles phosphènes bleues emplissaient mes yeux ouverts…
J’entrevis la cahute, subsistante. J’avançai. A l’âpre puanteur de l’ozone se mêlait un relent de grillade : la gigantesque nudité de sir William Klondyke s’étalait, charbonneuse, la face écrasée. Quatre tas flasques de caoutchouc repéraient la voiture, volatilisée. Le corps du chauffeur ruisselait et crépitait, à plat ventre dans la flambée d’une flaque d’alcool. — De l’Aigle, plus rien.
Force et justice des Dieux immortels ! Clairement se manifestait la puissance fulgurale de Zeus. Les Faits authentiques transparurent sous les symboles de leurs apparences : je compris la signification de ces choses, et que moi, Barbare indigne, j’avais assisté au jeu des mythes éternels, — au foudroiement d’un Titan !
La pluie commençait, à grosses gouttes claquantes. L’orage, son rôle accompli, s’apaisait, et relâchait en ondée les nuages superflus. Je me réfugiai dans la cabane du custode, où celui-ci mastiquait goulûment un chanteau de pain gris ; et sous le toit mitraillé par l’averse, j’expérimentai, machinal, le réconfort du fromage de chèvre à goût de suif.
Mais quand je m’aperçus que l’homme, égaré, avait perdu tout souvenir de la catastrophe, lorsqu’il m’offrit de reprendre la visite des ruines, une lâcheté subite m’aveulit. J’eus peur, à ce souffle de démences contagieuses ; et je m’enfuis, par la route ensablée, avec la fixe obsession de ce foudroiement — au-dessus de l’analyse et de l’examen, — châtiment du blasphème et du sacrilège.