Sur la grand’route, la diligence de Sciacca me joignit. Harassé d’émotion, je me calai en un coin de la guimbarde vide, regardant avec hébétude défiler le paysage familier de Sicile, figuiers d’Inde en bronze vert, aloès en zinc bleu. Et l’odeur de la terre mouillée entrait par les vitres baissées, avec le parfum des citronniers, vernis de pluie.
Je fus à Castelvetrano pour le passage de l’express. Mais sa trépidation attaqua, sans la dissoudre, ma somnambulique hantise qu’entretenaient les pourpres somptuosités du couchant apollinien.
A Palerme enfin, quand je retrouvai les lunes électriques de la via Macqueda, la rumeur joviale des Quattro Canti, les trottoirs de flâne vespérale et le luxe illuminé des magasins, je me sentis à l’abri des Dieux.
Mais ce fut seulement rafraîchi, en des habits secs, à la table claire du restaurant polyglotte, à partir du moment où le garçon inclina sa calvitie luisante pour me signaler au menu certaine friture de poulpes et d’anchois, que je commençai à ratiociner congrûment sur cette bizarre journée de sirocco, et à mieux apprécier tout l’absurde anachronisme de cette invraisemblable histoire.
LE DERNIER SATYRE
Après une abrupte escalade à l’aveuglette du fourré, je débouchai dans une clairière éblouie, en terrasse émergeant des bois de mélèzes qui drapent les dernières pentes du mont Antennamare.
Le lucide panorama, de la mer Ionienne à celle de Tyrrhénie, incurvait sa fresque minutieuse et superbement immobile.
Sous l’outremer d’un ciel Angelico, les massives Calabres, bigarrées de neige, remparaient l’estuaire bleu-paon du détroit, où la blanche Messine enserrait, dans l’antique faucille de son môle, une moisson de mâtures.
Au nord, la mer, de lapis-lazuli, s’évasait brusquement, piquetée de vagues, blanches comme un vol de mouettes : et son versant colossal ascendait jusqu’à l’horizon aigu où les cônes volcaniques des îles Lipari s’effilochaient par le sommet en longues fumées traînantes.
Depuis le cap Tyndaris, opalisé de lointain, jusqu’aux noirs flots grumeleux de la forêt proche, s’accotaient, par plans azurés, glauques, cendre-verte, les monts déserts de la chaîne Péloride. Leurs profils indolents, leurs hanches bucoliques, pérennisaient le souverain paysage de la sensuelle et divine Trinacrie.