En voyage de noces, oui, Monsieur, parfaitement ! ricana le peintre après une grosse goulée de son troisième pernod. C’était imbécile. Mais que voulez-vous ! la jeunesse ; et ce sacré soleil de Provence qui nous étourdissait comme du gros vin, au débarqué de Paris et de son sale été.

— Vous l’aimez, dites-vous, Cassis, parfait résumé des petits ports méditerranéens ? Ah, Monsieur, si vous l’aviez connu avant l’invasion industrielle !… Ce matin-là, ma pauvre Miette voyait pour la première fois le ciel de pur cobalt et sa lumière d’apothéose sur la mer indigo. Les collines calcaires et leurs bois de pins, le cap Canaille et sa formidable falaise ocre rouge ; cet éclatant décor enchantait ses yeux de septentrionale. Le long du quai aux maisons peintes, chébecs, tartanes, lesteurs, entrecroisant leurs agrès vernis de lumière. Sur une goélette, des matelots bariolés (et même un nègre en jersey rouge), à l’ombre d’une voile, mangeaient la bouillabaisse, en buvant à la régalade le jet d’un poûro clissé. La scène nous captiva. De romanesques désirs, trop familiers à nos imaginations, s’éveillèrent.

— Quelle poésie, soupira Miette, de naviguer ainsi à la voile ! Quelle aventure inoubliable ce serait de vivre notre lune de miel dans la brise marine, loin des sites banalement civilisés !

De ce beau rêve elle voulut au moins garder le souvenir : pliant, chevalet, toile, parasol, furent dressés, et je dus, en dépit du pavé qui nous rôtissait les semelles, travailler.

Le soleil provençal nous intoxiquait, Monsieur ; et reproduire cette vivante scène de l’Odyssée eut tôt fait de m’emballer à fond. Irréalisable, ce voyage de noces ultra-fantaisiste ? Pourquoi ? Préjugé pur !… Mon esquisse venait bien, lorsqu’une voix creuse murmura derrière mon épaule : « Chè bellezza ! » Je me retournai. Une espèce de forban, basané, barbu de noir, s’écarquillait d’admiration. Sa goélette ! son équipage, dessinés au naturel ! Car il était le patron, expliquait-il, lui, Bartolomeo Tosatti, Syracusain ; et il achèterait volontiers le tableau, avant de partir, si j’y mettais d’abord les couleurs… Occasion unique ! Miette, à qui je traduisais ce verbiage, me suppliait du regard. Je brusquai la négociation. — Quand, ce départ ? Demain ? Alors, impossible d’achever mon œuvre. En plusieurs jours, oui ; et même, je lui en aurais fait cadeau !

Il marcha d’emblée. Voulions-nous ? Il nous emmenait — gratis, et nourris, porco Madonna ! de sa cuisine particulière — jusqu’à Syracuse, et jusqu’à Samos, où il portait la cargaison de ciment. Une cabine ? Nous aurions la sienne propre. Meilleure que sur les grands paquebots, sa parole ! — Venez donc la voir !

En effet, de grandeur et de netteté insolites pour une goélette de 150 tonnes, le rouf possédait une large couchette, table, chaise, placard. Sauf trois petits barils dans un coin et tout un arrimage de fiasques et de bouteilles, cette chambre eût séduit des passagers moins accommodants. Affaire conclue. Et l’on trinqua au succès du voyage.

En regagnant le quai, Miette serrée à mon bras, exaltante, je plaisantai le nom inscrit à l’arrière du bateau, en lettres d’or sur champ d’azur : Bella-Venere, Siracusa. — Oui, la Belle Vénus, la belle amour, quoi !

— C’est bien pour nous ! gamina-t-elle, rougissante.

Ah, Monsieur, quel triple imbécile je faisais !