Le soir, j’invitai Bartolomeo à un dîner somptueux… Comme elle pouffait joliment sous cape, Miette, et me pressait du genou, tandis que « le vieux loup de mer », disait-elle, se versait à pleines rasades champagne et bénédictine ! Comme elle s’amusait des mirobolantes histoires de mer, du grotesque sabir franco-italien !…

Enfin, le nègre de la Bella-Venere vint chercher notre bagage, et nous couchâmes à bord. Mais nous n’y tenions plus d’impatience et souhaitions puérilement que la nuit fût passée.


Le branlebas de l’appareillage nous éveilla. L’aube éclaircit, à la fenêtre ouverte de la cabine, le rideau, frémissant de brise matinale. Nous bondîmes de la couchette, et en cinq minutes nous étions dehors. Aux ordres braillés par le capitaine, les pieds nus battaient sur le pont, des poulies grinçaient, la chaîne de l’ancre cliquetait, et les voiles se gonflaient, glorieuses, sur l’aurore débordant la majestueuse falaise du Canaille.

Héroïsme des beaux départs, savourés à notre premier bond, hors du môle ; ravissement de piquer vers le large, de voir fuir le petit port endormi au fond du golfe, et le panorama de montagnes calcaires rapetissé bientôt à l’horizon… Ah ! ce lever de soleil !…

Miette avait par bonheur le pied marin, et ce fut, toute cette première matinée, la classique contemplation du sillage mousseux élargissant derrière nous sa traîne de dentelle, sans que notre solitude fût troublée par l’affairement de l’équipage. Car, presque tous Grecs de l’Archipel, ils parlaient romaïque : et Miette s’amusait fort de ne pas les comprendre. — Notez bien, Monsieur, que j’avais, l’année précédente, fait le voyage de Grèce, et que je les comprenais, moi.

Pour déjeuner, cependant, Bartolomeo nous appela, et, sans autre mention de cuisine spéciale, nous mit près de lui, à la table commune. Diversion pittoresque, d’ailleurs. Le pilaf, chef-d’œuvre du maître-coq nègre, les grosses olives de Syrie, le fromage sicilien, le vin résiné, flattèrent nos goûts d’exotisme. Sur la fin du repas, tandis que j’étudiais les huileuses physionomies de nos hôtes, le grand boiteux à bonnet phrygien m’adressa la parole ; mais, par nonchalance, et afin d’éluder leurs bavardages futurs, je feignis de ne pas comprendre. Bartolomeo ricana, et les autres plaisantèrent à mi-voix, redoublant leur curiosité à notre égard.

Tous avaient les mêmes yeux hardis et vifs, les mêmes gestes lents et fléchis, et nous dévisageaient avec une insistance gênante, exagérée chez le nègre par la bestialité de son perpétuel sourire.

— Il me fait presque peur, dit Miette en s’éloignant. Il a l’air d’un cannibale. Je ne suis pourtant pas si grasse !

Mais c’étaient de braves gens, au fond, ces sauvages, si attrayants pour des yeux de peintre ; et l’argument irréfutable, qu’ils ressemblaient aux compagnons d’Ulysse, tranquillisa Miette.