L’après-midi fut un long rêve d’amoureux, dans la fraîcheur saline, à l’ombre des voiles. Le vent se maintenait à l’ouest ; nous filions grand largue ; l’homme aux bras tatoués tenait la barre ; à l’avant, les autres buvaient de la mastique en jouant à la morra. Après dîner, ils tinrent un long conciliabule, puis un gringalet — béret bleu, nez cassé et dévié — accompagna sur la guitare des refrains de café-concert et de nasillardes complaintes, — fort poétiques, déclara Miette, dans la mélancolie crépusculaire… Ah oui, Monsieur, poétiques !…
Au matin, le vent avait molli ; plus de houle ; et nous filions à peine trois nœuds. Le jovial Bartolomeo vint me rappeler que ce temps était juste propice à faire le portrait de l’équipage, tantôt, les besognes courantes expédiées, après la soupe.
Notre matinée en fut gâtée ; la nourriture nous sembla médiocre, et ces matelots par trop grossiers. Ce fut un soulagement lorsque, Miette assise derrière moi, j’esquissai le nouveau groupe.
Je m’intéressai vite à mes lascars, et m’échauffais au travail, lorsque, malgré moi, dans le semi-automatisme du dessin, j’écoutai leurs paroles.
Les syllabes romaïques me redevenaient familières, et le sens des mots, des phrases, s’élucidait. — Mais pourquoi donc avais-je la subite certitude que, figés dans la pose, et se lançant, bouche de coin, les répliques, ils parlaient de nous ?
— Il ne comprend pas ! ricanait le guitariste au nez cassé.
J’entrevis leurs regards furtifs vérifier mon impassibilité. Que me voulaient-ils donc ? Et, les yeux fixés sur mon dessin, l’attention en arrêt, j’écoutai.
— Pistolet ou non, j’en viendrai à bout, moi seul, disait le nègre. Et je réclame d’abord la poule…
— Chacun son tour, trancha le capitaine. On tirera au sort. Mais après ça ?