Rien ne rebuta la confiance vouée par Pygmalion à la déesse d’Amathonte. Si, entre tous les humains, elle lui infligeait la merveilleuse torture de ce désir, c’était, sans doute, pour le récompenser par un miracle final ?
D’ailleurs, plus l’épreuve s’allongeait, plus les affirmations du pontife devenaient formelles. A cinq reprises, des augures heureux se manifestèrent. Les successifs ajournements, loin d’abattre sa confiance, l’exaspéraient.
Chaque matin, Pygmalion descendait vers la ville, par le chemin de lacets. Dans le faubourg, sur le seuil des portes où des pâtes comestibles, suspendues à des tringles, sèchent au soleil comme des tentures jaunes, des vieilles, accroupies, regardaient passer l’amoureux de la statue. Les jeunes femmes, dont la chevelure noire s’étale en larges coques, riaient et chuchotaient sur son passage. Des portefaix, chargés de fenouils et de choux-fleurs, s’arrêtaient net, et le considéraient, comme un étranger, avec ébahissement.
Sans rien voir, il atteignait la place voisine du temple. Là, sous les platanes et les palmiers, dans la cohue des vendeurs de choses consacrées, qui vous hèlent avec volubilité, il achetait, sans marchander. Puis, avec la foule, il se dirigeait vers les myrtes de l’enceinte. Devant lui, un bambin nu à tignasse poussiéreuse se cramponnait aux cornes d’une chèvre blanche, et un autre serrait dans ses deux poings les oreilles d’un lièvre effaré. Pygmalion, portant sous les plis de sa robe un ex-voto d’or en forme de cœur, les suivait, une cage d’osier à la main : — entre les barreaux passaient les becs roses des tourterelles qui, roucoulaient interminablement, à l’unisson de son désir.
III
C’était un soir du mois Poséidon, quatre lunes après la visite de Melchis. Pygmalion remontait de la ville, se répétant les paroles du sacrificateur, lorsqu’il avait rencontré dans les viscères d’une colombe le prodige de deux cœurs accolés : « Espère ! La Déesse a résolu d’exaucer ton vœu… bientôt. »
Bientôt ? — Ne serait-ce pas ce soir ? — Et Pygmalion, hâtant le pas, frissonnait sous les lentes bouffées énervantes agitant les buissons de lauriers-roses et de myrtes. Aux endroits où les constellations, embuées de sirocco, se montraient parmi les ramures, il s’arrêtait, se demandant s’il ne devait point laisser au miracle le temps de s’accomplir ? Et, dans les halos irisés des astres, il cherchait un présage.
Il tournait l’avant-dernier lacet de la route, lorsqu’une étoile filante coula sur la face de la nuit comme une larme de soleil, et silencieusement disparut vers le sommet de la colline. Mais, avant qu’elle se fût éteinte, une foi soudaine l’avait traversé :
— « Galatée ! C’est son âme que la Déesse lui envoie ! »
Et le cœur battant dans la gorge, il avait couru d’une haleine jusqu’à sa demeure, dont il ouvrit brusquement la porte.