Le Préfet passa aux menaces ; et, conformément à la nouvelle persécution qu’infligeait le César Commode aux Chrétiens, coupables de nier sa divinité herculéenne, il résolut de faire arrêter l’ex-courtisane. De savoir qu’elle hantait les réunions secrètes des Catacombes, la pensée des agapes luxurieuses attribuées aux adorateurs de l’Ane enrageait sa passion. Qu’elle l’eût ajourné en faveur de quelque plus opulent protecteur, passe. Il aurait attendu son tour. Mais qu’elle courût ainsi les muletiers et les portefaix, dans les orgies crapuleuses qui, toutes lumières renversées, confondaient, aux braiements de la Tête d’Ane, sous prétexte de fraternité, les chairs échauffées de vin, c’était l’outrage impardonnable au désir qu’il avait daigné lui manifester ! — Et, aujourd’hui, en conséquence, la rafle l’avait prise, avec les autres.
Dès leur première entrevue, Caïus s’était attaché à elle. Il admira ce repentir, cette abnégation vertueuse qu’elle offrait à Dieu. Il aimait la beauté de son âme, comprenant mieux que leurs incultes frères la grandeur d’un tel sacrifice. Il la voyait déjà, auréolée de ses mérites, rayonner parmi les chœurs des Séraphins, à la droite du Père.
Elle, les yeux chastement baissés devant le mâle et séduisant guerrier, louait sa bravoure de compromettre, pour Christ, les biens et les honneurs du siècle. Lui aussi serait sauvé. Et, là-haut, leurs êtres spirituels pourraient s’aimer à loisir sans péché. Dès cette vie, elle l’aimait d’une affection fraternelle. Mais tout autre désir serait une tentation du Démon, un pas vers la Luxure, — péché contre quoi fulminait précisément le vieux prêtre qui l’avait convertie, un montagnard helvète, qui dépeignait sans relâche les effroyables tourments de l’enfer réservés aux fornicateurs et aux adultères.
Côte à côte, au dernier rang du cortège, le couple suivait sa voie douloureuse. Ils invoquaient la grâce de Dieu, et les signes de croix qu’ébauchaient leurs mains enchaînées les réconfortaient d’une sérénité surnaturelle. En attendant leurs futures épreuves, ils montraient à la tourbe vile des Païens comment les Chrétiens supportent les outrages !
Passé la porte Capène, les abatteurs du macellum voisin, bras nus et tabliers rougis, brandirent avec d’atroces injures leurs coutelas sanglants au nez des prisonniers : et les soldats repoussèrent, avec le plat du glaive, les plus hardis, que le reste poussait par derrière.
Car ces misérables, il fallait les laisser vivre, malgré leur scélératesse : les jeux des ides prochaines, à l’Amphithéâtre Flavien, les réclamaient. Le couteau serait mort trop douce pour ces exécrateurs de la Société ! Les griffes et les crocs des fauves, sous l’auguste présidence de César, dont ils avaient offensé l’herculéenne divinité, feraient de leur châtiment un exemple et un divertissement pour quatre-vingt-dix mille spectateurs.
Et les teinturiers aux mains bleues, les taverniers, les tonneliers du quartier, après les invectives ignobles lancées contre les premiers rangs, éclataient d’indignation à la vue de l’ex-tribun. Ah ! il eût fallu le saigner comme un porc, jeter aux chiens son foie blanc et son cœur de traître ! Et sa compagne, la courtisane renégate, qui réservait à son absurde Christ une beauté qui eût dû être le partage de tous, celle-là, on lui ferait réapprendre l’amour, avec les fauves d’Afrique ! — Et, sur le seuil des prostibules béants, où la lampe brûlait, au chevet du lit, devant la statuette de la Vénus Vulgivage, les mérétrices, poings aux hanches, tordaient leurs bouches peintes, à imaginer cette belle dame dévêtue à coups de pattes, les seins éclatés, le ventre crevé, sur le sable de l’arène ! Les gamines nu-pieds, louves précoces, lui lançaient de la bouse et des tomates pourries : les ruffians calamistrés, une fleur à l’oreille, hurlaient des obscénités, en faisant mine d’agiter vers elle leur gagne-pain. Et de voir le jeune guerrier blême et tremblant de rage impuissante, provoquait les plus désopilants outrages.
— C’était son baudouineur, pour sûr, à cette bagasse ? Eh bien, il pouvait apprêter sa tête, car il verrait beau jeu, lorsqu’elle le vulcaniserait, aux ides prochaines, avec ses galants à quatre pattes !
Mais Apollinia, pâle comme neige, défaillante, trouvait la force d’exhorter Caïus au pardon des injures, d’esquisser un sourire angélique ! — « Frère, offrons à Christ cette nouvelle offense ! »