D’une famille enrichie par le trafic maritime depuis les années de Domitien, Caïus Tullius Liber avait préféré à la tribune où le destinaient ses succès de gymnase, les honneurs militaires. Il avait, dès vingt ans, participé aux campagnes de Marc-Aurèle César contre les Quades et les Marcomans, dans les forêts de la Pannonie où le sage empereur périt le jour même de sa victoire définitive ; et, nommé à son retour tribun de la IVe Légion, il servait depuis deux ans le César Commode.

Mais l’aventureuse activité de son esprit débordait les routinières occupations de sa charge. A Rome, il se contamina des nouveautés orientales. Aigri par quelques injustices de ses chefs, il se fit initier à la secte chrétienne, dont les doctrines d’égalité, les revendications sociales le séduisirent. Sans dégoût de ceux qu’il nommait ses frères, il devint un familier des rites secrets célébrés dans cette taupinière où on venait de le prendre, ignominieusement.

Car, si des patriciens, — et un César même, — avaient, parfois, dans leur oratoire, révéré Christ, conjointement avec Bacchus, Hercule, et autres dieux, les allures trop révolutionnaires de la secte, traquée par la police de l’Empire, détournaient du baptême les gens sages. Des femmes distinguées s’engouaient bien, par mode, des théories glorifiant la pauvreté, l’humilité, la faiblesse. Mais seuls les esclaves et la plèbe bravaient les rigueurs de la Justice, aux réunions clandestines où l’on prêchait le règne futur des Cieux sur la terre, où mûrissait la révolte vengeresse, où l’on demandait à Christ le bouleversement social, le triomphe des bons sur les méchants. — Et les bons, c’étaient les pauvres et les opprimés ; les méchants, c’étaient les riches, les heureux, les puissants.

Trop fin pour admettre ce grossier absolutisme, Caïus s’enfiévrait cependant aux rêves de tendre fraternité, de charité, d’harmonie future qui donnerait seule aux hommes la paix et la concorde universelles, à l’avènement du Royaume de Dieu. Et ce philosophe, ce lettré, acoquiné à la ferveur mystique des catacombes, se passionnait, à voir l’hostie resplendir sur l’autel, aux doigts du prêtre ; et, le cœur gonflé d’aspirations immenses et d’amour, il savourait, avec les Espèces consacrées, le goût de la Divinité.

Un charme profane s’ajouta d’ailleurs aux mystiques attraits, lorsque la néophyte Apollinia introduisit dans les réunions sa rayonnante beauté. La nouvelle courut la ville : la courtisane Apollinia, dans l’éclat de la jeunesse et de la renommée, touchée par la grâce, venait de se retirer du monde.

Son palais de Tibur aux viviers célèbres, sa villa de Baïes, sa maison des Carines, ses meubles en cyprès d’Afrique, ses bois, ses métairies, ses esclaves, ses toilettes, ses gemmes, ses bijoux, — toute cette fastueuse richesse que payèrent les ruines des plus opulents citoyens de l’Empire, depuis des censeurs et des personnages consulaires jusqu’à des princes grecs et des satrapes d’Asie, — elle avait tout abandonné aux prêtres chrétiens, pour les pauvres.

Et, pauvre elle-même, afin de se racheter des flammes éternelles où le dieu d’amour et de pitié précipite les filles qui ont mésusé de leur corps, la pécheresse Apollinia, renonçant à ses fornications, cachant sa beauté sous un voile de veuve, se vouait au repentir et à une perpétuelle chasteté.

En vain, le Préfet du Prétoire, qui convoitait son tour à jouir de ses charmes, la pria-t-il de retarder en sa faveur cette retraite inhumaine. En vain il lui offrit de remplacer par d’autres plus royales encore les richesses dispersées par son caprice. — La nouvelle Madeleine fut inflexible.

— « Fais-toi chrétien », lui répondit-elle ; « je prierai pour toi. »

Et, chaque jour, ne dévoilant qu’au fond des cryptes, à ses humbles frères et au respectueux Caïus, sa beauté, merveilleuse en dépit des jeûnes et des macérations, elle croissait en grâce et en mérites devant Dieu.