Des enfants ioniens, couronnés de violettes, passèrent des sorbets au citron, des cédrats confits, des gâteaux au miel et des boissons à la neige. Au bas de la terrasse, les flots du golfe bleu clapotaient avec langueur. Une brise tiède soufflait de l’ouest, apportant le parfum des amandiers en fleurs et des roses épanouies sur le promontoire ensoleillé.

Melchis, avec un sourire de souverain mépris, commença :

— « Figurez-vous (ces artistes ont parfois des idées bien bizarres !)…

LE MARTYR

« Les martyrs, éclatant en sanglots, s’étreignent. Une coupe de vin narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en main, vivement. »

(Flaubert : Tentation).

La rafle avait réussi. Guidée par un traître, la cohorte, gardant les deux issues, avait pris sur le fait ces ennemis de Rome et de César, comme ils adoraient l’Ane crucifié, aux catacombes de Calixte. Et, traversant la vigne où se dissimulait l’entrée, le cortège déboucha sur la Voie Appienne.

Encadrée des légionnaires, casqués et cuirassés, glaive au poing, qui la houspillaient rudement, la canaille défilait : une vingtaine d’artisans et d’esclaves, enchaînés deux à deux, nu-tête sous le soleil de mai, leurs beaux habits de fête déguenillés dans la bagarre, salis de terre, d’huile et de résine, abjects. Des yeux pochés se fermaient, déjà bleus ; le sang des balafres agglutinait les chevelures. Des femmes, clopinantes encore des stupres soldatesques subis au fond des galeries, sanglotaient ; d’autres, hagardes, roulaient des yeux ; les hommes ricanaient de défi ; et tous, encouragés par un grand vieillard aux gestes théâtraux, braillaient leurs chants révolutionnaires, sous les coups. Et, flanquant la colonne, cep de vigne à l’épaule, le centurion, méprisant et roide, lançait des ordres.

Les portiers des riches villas sortaient, leur trousseau de clefs brandi, sur les seuils de mosaïque ; d’élégants cavaliers se détournaient à peine ; soulevant le rideau vert de sa litière, emportée au trot de huit Éthiopiens, une matrone reconnut l’homme qui marchait au dernier rang, et le suivit des yeux, l’air ébahi, avec une moue dégoûtée pour sa compagne de chaîne.

Ceux-là, parmi la tourbe vile, étaient des personnages.

Lui, malgré sa cuculle de bure, gardait la démarche hautaine du tribun militaire Caïus Tullius Liber, habitué à parader en tête de sa légion, sous la pourpre ; et son ancien prestige de maître déchu faisait encore baisser le regard aux soldats haineux. Ils n’osaient non plus railler trop haut la femme en palla noire que chaque pas jetait contre lui, douloureuse et confuse : une de ses sandales s’était détachée, et son pied nu boitait dans les ornières du dallage. Il s’efforçait, malgré ses liens, de la soutenir, et tâchait de distraire par de pieuses exhortations la fatigue de sa sœur en Christ, Madeleine — l’ex-courtisane Apollinia.