— « Voici », dit-il, « ce que tes amis envoient pour vous tous. »

Le prêtre reconnut le breuvage à l’aide duquel certains épiscopes jugeaient utile d’assurer, à l’heure du martyre, la constance de leurs fidèles, grâce à la vertu de certaine herbe indienne. De riches fidèles achetaient à grand prix le geôlier pour la leur faire passer.

— « Que mes frères boivent avec confiance, déclama-t-il : ce vin vous fortifiera dans les épreuves, à la plus grande gloire du Christ. »

Et Apollinia d’abord, puis Caïus, et tour à tour les autres, burent leur dose d’un vin étrangement aromatisé.

Cependant le geôlier était parti. La rumeur bourdonnait toujours, coupée de silences où l’on discernait, infinitésimaux, des cris isolés, des sonneries de trompettes, suivis de roulements prolongés, comme la mer sur une plage de galets.

— « C’est le tour des gladiateurs », murmura Caïus, en pressant dans l’ombre la main d’Apollinia.

Ce contact l’envahit d’une torpeur subtile, qui lui rompait, lui dissolvait les jambes, lui pinçait la nuque, dans une onde d’angoisse délicieuse. Les paupières closes, une clairvoyance étrange lui fit voir toute la scène qui se passait là-haut, dans l’amphithéâtre : il reconnaissait le visage des dignitaires, l’Empereur dans sa loge, vêtu en Hercule de gala, regardant à travers un monocle de rubis le scintillement du soleil sur le filet d’acier où le rétiaire capturait le mirmillon.

Puis la délusion changea : il lui semblait respirer l’odeur saline de la mer, par un grand vent ; il voyait des galères dorées jusqu’aux enseignes, des mâts bondir sur l’écume, vers un port merveilleux dont les tours, de marbres éclatants, se pavoisaient pour une fête héroïque. — Et, enthousiaste, il décrivait à mesure ses visions aux autres prisonniers qui l’écoutaient en s’étirant les membres avec d’inexplicables soupirs d’aise.

— « C’est le Port du Salut éternel, frère ! Dieu te favorise par avance du miraculeux spectacle dont nous jouirons tout à l’heure en réalité », déclama le vieux prêtre, qui s’était abstenu du vin drogué et surveillait ses ouailles avec une sollicitude inquiète. Puis il marmotta : « Quelle imprudence ! Peut-on se fier sûrement à cette herbe nouvelle, dont ils prétendent remplacer la bonne vieille décoction de pavot ? »

Des minutes interminables s’écoulèrent. Quel incident retardait donc le tour des Chrétiens ? Une joie surhumaine, un avant-goût du Paradis, amollissait inexplicablement la froide pénombre du cachot. Les condamnés, tantôt si mornes, devenaient loquaces : dans l’intervalle des hymnes, entonnées par le prêtre, qu’ils chantaient avec une ferveur d’Élus parmi les chœurs angéliques, ils se contaient mutuellement leurs rêves, ils se décrivaient l’échelonnement des Séraphins, des Dominations, des Trônes, escaladant les nuées au-dessus des Sphères, vers le resplendissement de la Gloire de Dieu ; ils s’embrassaient, se donnaient rendez-vous dans le ciel ; des rires, des sanglots de bonheur, éclatèrent ; une prodigieuse impatience les soulevait, de la délivrance ; ils invoquaient à grands cris le soleil de la piste, le sable sanglant, où ils confesseraient leur foi, glorieusement, à la face du monde, impavides, et tendant leur gorge à la mort passagère.