Cette proposition fut acceptée séance tenante, et douze ingénieurs furent désignés immédiatement pour la construction de l'enceinte.
C'était pour moi une chance inouïe de voir réaliser aussi vite ma plus chère espérance de rejoindre ma famille. En créant à la fois un si grand nombre de places à Paris, le hasard, qui est un des noms de la Providence, me donnait le moyen d'y arriver, quelques mois après ma demande.
Pour les ingénieurs des Ponts et Chaussées ce service dura peu: les chances de guerre ayant diminué, il n'y avait plus urgence; les officiers du génie, un peu jaloux d'avoir vu des civils prendre leur place, s'empressèrent de reprendre tous les travaux qui nous avaient été donnés.
Je fus replacé dans un service si voisin de Paris, la navigation de l'Oise, que j'avais l'autorisation d'y résider. J'étais dans cette position en 1844, lorsqu'une de mes tantes me proposa de l'accompagner en Angleterre et en Écosse. Naturellement j'acceptai sa proposition avec enthousiasme.
L'Administration ne demandait pas mieux que de voir les jeunes ingénieurs compléter leur instruction à l'étranger, j'obtins donc facilement un congé.
La sœur de ma mère, Jenny Jordan, Mme Magneunin, était, par son mari, belle-sœur de Mme Lacène et du grand Camille Jordan; elle avait alors quarante-huit ans, une très bonne santé, beaucoup d'entrain, un caractère bon et dévoué, qui faisait le charme de sa famille et de ses amis; et de plus, elle possédait la chose tout à fait indispensable pour voyager, en Angleterre particulièrement.
Comme ma mère, élève des dames Harent, elle avait une instruction solide, augmentée par beaucoup de lectures.
N'ayant pas d'enfant et jouissant d'une entière liberté, elle avait déjà beaucoup voyagé sur le continent, soit avec une femme de chambre, soit avec un vieux domestique de mon grand-père, que nous appelions le petit François, et qu'en Italie on appelait son chapelain, à cause de sa tournure surannée et légèrement monastique. Lui aussi cependant avait été jeune; on ne l'aurait pas pris pour un chapelain lorsqu'il accompagnait autrefois mon grand-père dans ses fréquents voyages à cheval.
Par suite d'un usage assez général en France après la Révolution, j'avais conservé l'habitude de tutoyer ma tante, sans que cette preuve d'intimité et d'affection nuisît en rien au respect que j'avais pour elle.
À la fin du mois de mai 1844, nous partîmes par la diligence jusqu'à Boulogne. De là un paquebot devait nous conduire à Londres même, en remontant la Tamise. Nous fîmes la plus grande partie du trajet pendant la nuit et nous entrâmes dans la Tamise au grand jour; c'est une arrivée magnifique qui donne une haute idée de la marine anglaise.