M. Legrand, notre directeur général, ne m'avait pas dissimulé que la résidence de Paris était fort difficile à obtenir pour un jeune ingénieur; cependant, il avait parfaitement reçu ma mère; elle lui avait été présentée par mon ancien ingénieur en chef de Lyon, M. Kermaingant, devenu inspecteur général, qui lui témoignait beaucoup d'affection, comme du reste tous ceux qui la connaissaient.
Je venais de terminer les études pour la traversée des monts Dômes, et de poser la dernière pierre du grand pont de Menat sur la Sioule, mon premier ouvrage, lorsqu'un beau jour, le 14 septembre 1840, au moment où je m'y attendais le moins, je reçus l'ordre de me rendre immédiatement à Paris dans le cabinet de M. Legrand. Je partis le lendemain par la malle de poste, assez intrigué de savoir ce qui m'attendait. Ma famille ne le savait pas plus que moi.
À mon entrée dans son cabinet, M. Legrand me dit à brûle-pourpoint:
«Je vous ai fait officier du génie, cela vous va-t-il?»
Si je n'avais pas déjà su par les journaux qu'il était sérieusement question de la guerre d'Orient, et si je n'avais pas senti la poudre dans l'antichambre ministérielle, où l'on ne parlait pas d'autre chose, j'aurais été surpris de cette question.
Je pensais en moi-même, que si c'était pour fortifier Beyrouth cela ne m'allait guère; je répondis donc, que si c'était pour fortifier Paris, cela m'allait tout à fait.
Par extraordinaire, il en était ainsi: voici comment c'était arrivé:
Des complications survenues dans l'éternelle question d'Orient faisaient craindre la guerre à bref délai; M. Thiers était président du Conseil des Ministres; il venait peu de jours avant d'entrer dans la salle du Conseil, en disant qu'il fallait que Paris fût complètement fortifié en dix-huit mois.
Le maréchal Soult, ministre de la guerre, lui avait répondu que la chose était impossible, à moins de dégarnir les places fortes, où les officiers du génie étaient fort occupés.
M. le comte Jaubert, alors ministre des travaux publics, d'un caractère ardent, s'empressa d'offrir à M. Thiers des ingénieurs des Ponts et Chaussées en aussi grand nombre qu'on voudrait pour exécuter les travaux de fortification, dont les projets seraient faits par le génie militaire.