—Milord, dit finement Régine, je vais prier monsieur de m'offrir son bras. Et d'un geste de chatte, elle ramassa les deux cent mille francs et les fourra dans la poche du jeune homme.

Le bouquet et les yeux de mademoiselle Régine étincelaient comme des myriades d'étoiles frissonnantes. Elle prit la main de son cavalier improvisé.—Et votre fou? lui demanda-t-il en tremblant d'amour.

—Bah! répondit la terrible Parisienne avec un cynisme à effaroucher le marquis de Sade, plus on est de fous, plus on rit!

On se leva pour partir et on choqua les verres une dernière fois. Les bougies se mouraient et éclairaient la salle des Titans de reflets ensanglantés. Lord Sidney, sa coupe élevée dans sa belle main, entonna le refrain désespéré du poëte d'Albertus: Ah! sans amour s'en aller sur sur la mer!

Cette grande imprécation fut répétée en choeur, et les convives disparurent comme des ombres par les portes de la boiserie. Comme elles se refermaient, lord Sidney jeta un dernier regard sur ses convives.

—Oh! murmura-t-il, tandis que ses yeux erraient sur les bas-reliefs de la salle, ceux-là aussi sont des Titans vaincus!

M. Tobie s'avançait en souriant pour parler à son maître, mais celui-ci le congédia d'un geste. Resté seul, il s'écria: Hélas! il faut donc que de pareilles choses existent! Mais, sans cela, comment Fortunio aurait-il pu se faire bâtir en plein Paris un Eldorado artificiel!

Et, cachant son front dans ses mains, il pleura amèrement.

CONTE POUR FAIRE PEUR

—Non, monsieur, dit la triomphante Doralice au jeune Allemand mélancolique et blond-jaune qui n'avait cessé de fumer sa pipe de porcelaine en attachant ses yeux d'azur sur la petite Javanaise; non, monsieur, puisque votre seul but est de nous donner le frisson et de compléter l'effet de ces flammes de punch jouant sur la tapisserie, ne nous racontez pas une histoire de brigands et de fantômes. Les brigands, voyez-vous, cela n'avait plus cours que dans un endroit désormais aboli qu'on appelait le Spectacle des Funambules; et ils y servaient seulement à animer les paysages tyroliens et à accompagner les effets d'eau naturelle. Les spectres, ça se range dans une petite armoire à trucs, grande comme une boîte à musique. D'ailleurs, des meurtres, des fantômes, des souvenirs sanglants et funèbres, si vous saviez comme nous autres les charmantes, les divines, les adorées, nous en avons plein nos pensées et plein nos mémoires! Ah! vos brigands de la Forêt Noire qui boivent du kirschen-wasser en sculptant des ronds de serviettes! vos spectres qui ont lu Schlegel et le Laocoon de Lessing! notre vie de tous les jours contient d'autres tragédies et des histoires bien autrement terribles! Et puisque vous tenez absolument à avoir peur, c'est moi, s'il vous plaît, qui vais vous dire un conte pour faire peur, tel que, par exemple, la légende de LA BOITE AU LAIT.