—Ah! dit le jeune Allemand, je la connais.
—Non, répondit Doralice. Ce conte-là est comme celui du sergent Laramée. Tout le monde le raconte et personne ne le sait. Voulez-vous de mon roman?
Ce ne fut qu'un cri unanime pour consentir, car Doralice a les dents si blanches! et une langue rose comme un pétale de rose. Son récit pouvait être ennuyeux, mais on était sûr de voir des perles vivantes et des lèvres mieux fardées que le front de l'Aurore. La belle dédaigneuse n'eut pas besoin de réclamer le silence et elle prit tout de suite la parole.
—Messieurs, dit-elle gracieusement, il y a comme cela à Paris beaucoup de demoiselles qui naissent avec une beauté aristocratique et divine, mais sans fortune, sans dot, sans même le petit peu d'argent qui peut servir à appartenir à Dieu et à être reçue dans un couvent. La nature leur a tout donné, la taille svelte des déesses, les longues mains blanches, le pied de race, les grands yeux sombres, étoilés, pleins de flammes, l'oreille gracieuse et pure et petite, la bouche éclairée de flammes roses, la distinction native, tout, excepté les rentes, les maisons de rapport, l'argent monnayé, les titres d'actions et les propriétés rurales. Elles ont de l'esprit à flots, elles ont du bon sens, elles sont venues au monde artistes et grandes dames; mais elles sont comme Cabochard, elles manquent de tout; on a oublié de leur faire avoir crédit chez le changeur et de leur donner leurs entrées à la Banque de France.
Ah! pauvre Lucile! à côté d'elle sa mère soupire et cherche la pierre philosophale: elle, la belle, la naïve, l'aimable, la spirituelle, la ravissante enfant, elle aiguise ses petites dents faites pour essayer les perles rares et elle n'en trouve pas l'emploi. Elle devine la profondeur de ses prunelles faites pour refléter les satins, les ors, les laques rouges, les sanguines de Watteau, et elle se demande si on lui a donné ces abîmes d'amour pour servir de miroir au papier à six sous le rouleau. Ses pieds, ses pieds adorables, ont été modelés seulement pour fouler les nobles tapis, les tapis au fond blanc où éclosent des fleurs splendides, et ils s'usent là, à quoi faire? dans de vilaines savates, sur le carreau rouge. «Patience,» dit la mère qui fait les cartes, et la jeune fille répond: «Oui, maman.» Cependant la nostalgie du diamant et l'instinct de l'élégance s'agitent dans ses veines. Elle aspire à un pays dont elle est chassée et qu'elle ne connaît pas, et qui est le sien. Dans ces ménages-là, il arrive nécessairement un jour ou l'autre que la femme de ménage, pressée de repasser des collerettes, s'en va de chez la mère de Lucile sans avoir songé à acheter les quatre sous de lait nécessaires au déjeuner du matin. Lucile prend la boîte au lait, et elle dit: «Maman, je vais acheter quatre sous de lait.»
Alors la mère de Lucile lève les yeux au ciel; pour un instant son visage flétri a retrouvé la beauté tragique; sur son front, vingt années, envolées si vite, font frissonner leurs ailes d'ombre, et une larme, une grosse larme sinistre, brûle et sillonne sa joue. Elle aussi, en son temps, elle est allée acheter quatre sous de lait, et elle sait ce que ce lait-là lui a coûté, et le temps que cela dure! Cependant Lucile est partie; elle tient ses quatre sous et sa boîte au lait dans la main droite; de la main gauche elle relève sa jupe; elle est sortie tout simplement avec sa jupe grisâtre et son caraco brun, nu-tête; la laitière est en face, et ça n'est pas long de traverser la rue. Mais quel diable de chemin Lucile a-t-elle pris pour aller chez la laitière? Elle ne se le rappelle pas bien, et la voilà qui se trouve en robe de chambre de soie piquée, en pantoufles blanches, dans un appartement tendu de papier doré, avec des tapis de moquette, des meubles en faux Boule et des bronzes en faux bronze. Assis autour d'elle, de faux seigneurs avec des faux-cols lui tiennent mille discours entachés de fausseté et lui font de l'esprit emprunté aux Pensées d'un Emballeur.—«Ah! se dit Lucile, ils m'ennuient ceux-là, j'aime mieux aller reporter le lait à maman.» Mais arrêtez donc la chute du Niagara!
Reporter le lait, c'est bientôt dit, Lucile ne le peut pas. Juliette va venir la prendre à trois heures pour aller au bois; ce soir elle va voir Les Diables noirs; on lui a apporté une loge. Demain, il y a le dentiste et la modiste, et le soir la Tour-d'Auvergne. Après-demain, elle va chez le peintre; puis, rendez-vous avec Eugène, un caprice. Eugène n'est pas amusant, mais il faut l'avoir eu, il est porté. Ah! que c'est vilain, les amies courtisanes qui sont des sottes, et le papier à fleurs d'or et le faux Boule! «Décidément je vais aller reporter le lait à maman.» Et à quelle heure? A deux heures de l'après-midi, elle est encore brisée du souper de la veille. O triste, triste vie, toujours les visites intéressées à l'hôtel des Princes, à l'hôtel de Castille, où l'on va faire son ouvrage et porter sa marchandise comme une marchande de casquettes va porter ses casquettes! Et encore, il ne faut pas fâcher madame Pl…., qui n'est pas commode tous les jours. «Ah! quelle vie! j'aime mieux reporter le lait à maman!»
Ah bien oui! reporter le lait! Elle est à Londres, elle est à Nice, elle est à Spa, elle est à Bade, elle monte à cheval, elle va au bal de souscription avec les vraies dames, elle est dame patronnesse,—dame patronnesse pour l'exportation, en province; elle boit du champagne, elle mange de l'argent, elle mange de l'or, elle prête des patrons de robe aux grandes dames de l'étranger; elle s'amuse, elle s'amuse mortellement; oh! comme elle s'ennuie! Avec qui vivre, à qui parler, où verser le trop plein de ce coeur qui est resté jeune et naïf et qui l'étouffé? La voilà bien revenue à Paris et la laitière n'est pas loin; mais quoi! le décor a encore changé. A présent c'est le vrai bronze, le vrai Boule, les vrais grands seigneurs, les vrais princes, la diplomatie, les ducs à duchés. O solitude, solitude, amère solitude!—Puis le décor est devenu tout à fait beau: voici les soies de la Chine, les meubles en laque d'or, un Raphaël; Lucile n'a plus d'amis, même dans le grand monde, elle a suivi les conseils de Juliette, elle a compris la vie, elle n'a plus de préjugés aristocratiques, on est toujours reçu chez elle, pourvu qu'on soit gentleman et qu'on se présente bien, avec un faux-col. «N'oubliez pas le faux-col,» dit Iago. Les amants? elle en a essayé: toujours la même chose, des âmes basses, des gens qui vous méprisent, qui vous trompent et qu'il faut tromper toute la vie pour ne pas avoir le temps de les regarder et de les prendre en dégoût! Un soir, par hasard, Lucile voit jouer La Dame aux Camélias ou L'Aventurière; elle rentre chez elle, elle se hait, son coeur se brise en sanglots. Oh! se cacher, se fuir, trouver la nuit noire, une nuit où l'on ne puisse plus voir la honte et la solitude! «Allons! cette fois, j'y vais, je vais reporter à maman les quatre sous de lait.» Non, pas encore. Renoncera-t-elle, sans avoir entendu une minute, oh! une seule minute, une voix pareille à la sienne, une voix qui lui dise: «Je t'aime,» sans balbutier et sans mentir?
Dérision! qui le lui dirait? A présent, les hommes qui peuplent son salon sont des hommes-chevaux, qui parlent la langue des chevaux et déjeunent dans l'écurie. Habillés à la dernière mode, mais stupides. Pleins de faux-cols. Une fois, un poëte égaré là, bon et farouche, et timide, fier comme sa pauvreté, et si doux! a jeté sur elle un long regard; elle aussi l'a regardé et ils se sont reconnus frères. Oh! partir ensemble, fuir tout cela, vivre dans l'art, dans la liberté, dans l'amour! Non, laissez toute espérance. Tous les deux, ils sont trop purs pour faire du faux amour dans ce monde de carton, et ce monde de carton leur tient les pattes par mille ficelles! C'en est fait; un regard échangé, et les voilà séparés. Pour toujours peut-être. Quand se retrouveront-ils? Et la laitière, l'implacable laitière s'impatiente.
Qu'elle s'impatiente! Une seconde fois Lucile a trouvé une âme soeur de la sienne, des yeux comme les siens, étonnés et avides, une femme, une soeur, une amie, et celle-là ne s'enfuira pas; c'est une femme comme elle, une victime comme elle, comme elle une martyre vouée à la foule, et au champagne, et aux soupers, et à la solitude! Elles se sont rencontrées et elles se sont reconnues. «Eh bien, puisque l'amour est un mensonge, essayons de l'amitié, vivons toutes deux. Sans nous quitter, la main dans la main, jalouses, sauvages, fidèles, avec une amitié qui sera la haine et la honte de tout le reste! Puisqu'il le faut, nous irons à l'hôtel des Princes, à l'hôtel de Paris et à l'hôtel de Castille, mais toutes deux, mais ensemble, Paule et Lucile, et après, dans une joie ineffable, nous oublierons ensemble ces heures affreuses!» Non, ceci est encore un rêve. Paule aime les hussards, elle est infidèle, elle est jalouse, elle est sotte, elle écrit des lettres anonymes, elle fait des mots; c'est une admirable poupée, pas autre chose, et, un jour ou l'autre, elle va se marier avec un marchand de cuir bouilli ou un courtier-marron. On l'avait crue exaltée et bizarre, et elle n'était que vicieuse. Elle a voulu avoir les robes d'Impéria, l'esprit de madame de Sévigné, les joyaux de Cléopâtre, les vices de Clonarium, de Lééna et de Mégilla la riche Lesbienne, et elle a fait tout cela par à-peu-près, comme les calembours; elle n'a pas su être femme, elle n'a pas su être artiste, elle n'a eu que les robes à soixante francs le mètre, l'esprit du Tintamarre, les bijoux de Rudolphi, les vices de Marco! Elle a fait des dettes sottement, avec une maison mal tenue: elle a galvaudé sa beauté, elle a vécu avec des gens du monde sans apprendre l'élégance; elle n'a rien là; elle n'a pas même su aimer Lucile, qui avait dans le coeur des trésors d'amour que nul n'a soupçonnés. A présent, elle a envie d'avoir à Sceaux une maison de campagne avec un jet d'eau tombant sur des lys en zinc, et de pouvoir dire: «Mon mari» à un homme décoré. Dans son beau temps, elle était sotte avec un semblant d'esprit; à présent, elle est idiote. Et voilà quelle était la dernière ressource de Lucile, et son dernier espoir et sa dernière branche de salut! O malheureuse, malheureuse, misérable Lucile! Elle ne sait plus rien et elle ne croit plus à rien. Elle croit que Dieu la repousse et elle ne s'aime pas elle-même. Elle a bien une fille, mais grâce à mille intrigues et à mille peines, (il a fallu pour cela échafauder des montagnes de mensonges,) sa fille est élevée au Sacré-Coeur, et elle ne la voit pas, car elle désire que sa fille ne figure jamais dans Les Cocottes et dans Les Pieds qui r'muent, et que jamais elle n'aille acheter quatre sous de lait dans aucune boîte au lait! Et, à ce propos, c'est le vrai moment; si sa mère n'a pas encore pris son café, elle doit s'impatienter; voilà l'heure, l'heure exacte de lui porter le lait. Cette fois Lucile trouve la laitière tout de suite. «Madame, voilà quatre sous, mettez-moi quatre sous de lait dans ma boîte.» Et toujours courant, elle arrive chez sa mère.—«Toc, toc.—Qui est là?—Ma mère, ma mie, c'est moi, ta petite Lucile.—Tirez la bobinette, la chevillette cherra!»