Regardez bien, ici et là-bas, dans cette Chine non découverte encore et dans cette Athènes luxuriante, ville de Périclès et d'Alcibiade, il semble au premier abord que ces hommes-là et ces hommes-ci se livrent à une occupation rigoureusement identique. Depuis l'heure où l'Aurore aux ongles roses fait glisser sur leurs tringles d'or les portières de l'Orient, jusqu'à cette heure enchantée où la Concepcion Ruiz lance son dernier entrechat et son dernier sourire, tous ces mortels ont l'esprit tendu vers le même point. Ils tentent de gagner, d'acquérir, de trouver, de mendier, de déterrer, de décrocher, de gratter, d'empoigner, d'entasser, d'empiler l'or, l'argent, le cuivre monnoyé, les billets de banque, les bons au porteur, les coupons d'action, les promesses d'action, les coupons de rente, les créances, les titres, les valeurs, les champs de blé, les arpents de forêts, les vergers, les jardins, les coteaux de vignes, les droits d'auteur et le laurier d'or, le prix de la copie et le salaire du travail manuel, tout ce qui se vend, tout ce qui se place, tout ce qui s'escompte, tout ce qui se négocie et ce qui se monnoie, depuis les millions de l'Usure jusqu'aux quatre sous de la Poésie lyrique, depuis les baisers de la Torpille, qui valent mille écus la pièce, jusqu'aux paillettes d'Arlequin, qui se vendent vingt-cinq sous le mille au passage de l'Ancre!
Tous s'appliquent à devenir riches. Et puis? Et puis, rien. Seulement, voici justement le point important et la différence capitale, cette Chimère aux ailes chatoyantes, si désespérément poursuivie dans une chasse enragée; la divine et céleste Opulence que deviendra-t-elle entre les mains de celui qui parviendra à accrocher un mors de diamant dans sa bouche sanglante? Aura-t-elle là-bas ou ici la même destinée? Voilà où l'erreur serait grossière!
En province, la richesse est le but; à Paris, elle est le moyen. En dehors des fortifications, on s'enrichit pour pouvoir dire: «Mes forêts, mon château, mes vignes!» A Paris, ce qu'on veut pouvoir dire, c'est… mais ceci demande une autre explication.
O spectateur de ce beau drame shakspearien aux cent actes appelé la Vie Parisienne, Paris vous trompe et se trompe lui-même! Vous le croyez occupé de chanter, de penser, de travailler, de rebâtir ses palais, de tendre des fils électriques dont l'autre bout ira s'attacher sur les bords du Mississipi, à quelque pont de palmiers et de lianes? Paris ne songe pas à tout cela. Il n'a qu'une pensée, il n'a qu'un rêve, il n'a qu'une idée fixe.
Paris, écoutez, je n'en rabattrai rien! Paris tout entier vit dans une folie ardente, inguérissable, féconde, sublime, nourrice d'oeuvres et d'efforts: la folie de l'Amour.
Être aimé, aimer au milieu du luxe, tel est l'Idéal auquel sont gaiement sacrifiées toutes ces existences que broie l'impitoyable meule du Travail incessant. A Paris, derrière le milieu qu'on ambitionne, il y a toujours une figure de femme qui sourit et qui vous appelle avec le geste délicieux des sirènes.
Dans les villas et dans les châteaux qu'on veut gagner au prix des innombrables martyres de l'Art et de l'Industrie, d'avance on dresse pour elle un berceau de feuillage et un banc de verdure! D'avance, dans le boudoir où doivent marcher ses pieds délicats, on étend sous ses pas les tapis d'Aubusson, et on cloue sur le mur les soieries de la Chine aux mille oiseaux!
Ici les femmes savent comme nous quel est le but de la vie. A Paris seulement, elles sont déesses, adorées bien plutôt qu'aimées, et aussi elles ont la confiance et le respect de leur divinité. Sans cesse embellies et lavées à l'immortelle Jouvence, elles osent s'aimer elles-mêmes, et tâchent de gravir marche à marche l'escalier de cristal de la Perfection.
Et, pour nommer un chat un chat, voilà pourquoi l'homme qui possède, soit à titre de mari, soit à titre d'amant, une vraie femme, envié, admiré, célébré, haï, chansonné, traîné dans la boue et porté aux nues, est ici un personnage comme le savant, comme le millionnaire, comme le grand poëte, et plus que ces gens-là ensemble, puisqu'il se promène en pantoufles dans l'Eldorado qu'ils entrevoient à peine entouré de fossés et fermé de grilles, là-bas, là-bas, au bout de leur route.
Ne vous étonnez donc pas de la prodigieuse célébrité arrivée en un jour à un brave garçon nommé Pierre Buisson, dont le nom était resté parfaitement obscur, malgré d'assez beaux travaux littéraires et scientifiques, car sa maîtresse, Henriette de Lysle, fut le parangon même de la beauté, de la grâce et de l'élégance, admirable à faire douter si les soleils se promenaient dans la rue?