Svelte et fière, hardie et chaste, la pâleur dorée de ses beaux traits s'harmonisait avec sa riche et soyeuse chevelure blonde, ses sourcils noirs ordonnaient et son sourire de reine était doux, et quel spectacle lorsqu'elle baissait ses paupières et qu'on pouvait admirer dans leur longueur ses cils bruns démesurés! Son cou et ses mains, ceux de la Polymnie; sa voix, une musique! et en voyant ses pieds nus, aucun cordonnier n'aurait pu affirmer qu'ils eussent jamais été chaussés!
Riches tous deux, Pierre et Henriette, je ne crois pas qu'il y ait jamais eu sur la terre un pareil bonheur. Elle pouvait chanter Auber et jouer du Mozart, elle était spirituelle, elle comprenait tout, même elle savait lire et elle ne faisait pas de fautes d'orthographe! Pourtant, comme le sybarite est toujours couché sur une feuille de rose, Pierre s'inquiétait un peu d'admirer chez son amie une ineffable sérénité et une pureté de gestes pour ainsi dire musicale, dont rien, chez aucune, femme, n'avait pu lui donner l'idée, car il semble qu'il ait dû falloir mille ans pour apprendre ainsi à imiter naturellement le calme harmonieux des statues: mais Henriette avait la jeunesse d'un lys!
Toujours reçu chez Henriette, Pierre Buisson s'affligeait souvent qu'elle n'eût jamais voulu franchir le seuil de son logement de garçon. Une fois il eut à faire un voyage de quatre jours, et, à son retour, il trouva madame de Lysle l'attendant chez lui au coin du feu. Pendant l'absence de Pierre, elle avait fait installer et meubler chez lui une salle de bains et un cabinet de toilette absolument pareils à ceux qu'il admirait, dans l'appartement d'Henriette; et, depuis lors, elle vint toutes les fois qu'il l'en pria.
Henriette avait la douce respiration d'un enfant et dormait avec la grâce immobile des toutes jeunes filles. Son souffle était si doux et ses mouvements si ailés, qu'un homme endormi ne pouvait s'apercevoir qu'elle s'éveillât; pourtant, je ne sais par quel indicible instinct, Pierre eut le sentiment qu'il était toujours seul à ces premières heures du matin où l'âme lutte entre la mort et le réveil, et qu'alors Henriette n'était plus auprès de lui. Mais cette impression ne se formula pas, et d'ailleurs, noyé dans le ciel des anges, il n'y avait de place en lui pour aucune pensée.
Donc, une si rare félicité fit émeute dans Paris. On en parla, on en cria, tout le monde embrassait Pierre Buisson dans l'espoir de l'étouffer; on lui prêtait de l'argent de force, quoiqu'il n'en eût pas besoin, et je crois que s'il se fût promené la nuit dans une forêt, fût-ce au bois de Boulogne, il aurait été égorgé comme un loup ou empoisonné comme un chien.
Par un soir de juin, il y a deux ans de cela, une société toute parisienne était réunie dans le parc du château que M. V… occupait alors à Auteuil; des dames charmantes d'abord, puis M. Achille B…, M. Nestor R…, M. S…-B…, le comte Horace de V…, Adolphe A…, Paul S…, René, et j'en passe. Comme Pierre Buisson était le lion du moment, et comme sa liaison était le plus grand succès parisien depuis La Dame aux Camélias, tout le monde louait à l'envi Henriette de Lysle, celui-ci décrivant ses pieds comme un statuaire, celui-là racontant sa voix de brise et de lyre, cet autre arrangeant en poëme de prose parlée le poëme de ses ajustements et de sa parure.
On était dans une telle veine de phrases heureuses que chaque convive enivrait tous les autres; on se serait cru dans ces féeries où les lèvres laissent tomber des pierres précieuses; seulement on voyait la bouche de Nestor R… se plisser de ce sourire fin qui court sur ses lèvres au moment où il va lancer un de ces traits qui restent vingt ans dans la blessure, et on en avait peur.
En effet, il prit son air bonhomme et fit des ronds sur le sable avec sa canne, et, comme on célébrait avec plus d'enthousiasme encore Henriette belle, Henriette majestueuse et pleine de grâce, Nestor R… baissa les yeux et demanda comme négligemment:
—«QUEL AGE A-T-ELLE?»
A ce mot, il sembla que tout le monde s'éveillait; il se fit un affreux silence.