—Eh bien, parle, je ferai tout ce que tu voudras!

—Parbleu! je l'espère bien; mais je t'en supplie, tâche de comprendre. Vois-tu, je sais tout, j'ai le flair de l'instinct et le génie de toutes les affaires; je compte comme Rothschild, j'ai de la glace dans les veines, et je me soucie des hommes et des femmes autant que de ça! Par malheur, je vais sur mes quatorze ans (on n'est pas parfaite!) et ma mère m'ennuie; ma mère, vois-tu, a une maladie, son garde municipal qu'elle veut épouser; seulement, voilà ce que je n'aime pas, elle veut l'épouser avec les immenses capitaux que j'ai déjà réunis. Eh oui! ne t'étonne pas, tu penses bien que si je fais l'enfant avec tous ces birbes, ça ne peut pas être pour le roi de Prusse!

—Mais, objecta Euphrasie Godevin un peu rassurée et revenue à son caractère, tu en as encore pour huit ans à être mineure: comment faire pour t'affranchir de ta mère, car le Code est formel?

—Voilà, dit Emmeline, j'ai joué le grand jeu, j'ai intéressé à moi madame de Therme, une des plus grandes dames de France, que j'ai rencontrée chez son confesseur. Je me suis jetée à ses pieds, et je l'ai suppliée de me faire entrer dans une maison religieuse, en lui disant que ma mère voulait me vendre. Il a été question d'assembler un conseil de famille et d'enlever ma tutelle à madame Bazin; mais j'ai un moyen de tout arrêter, si ma mère veut être raisonnable et se contenter de se marier avec une honnête aisance.

—Seulement, fit Euphrasie, il te faut un dépositaire!

—Oui, ma biche. Tu y viens donc? Je vous apporte la fortune, mais n'espérez pas m'égorger; vous aurez un quart dans les bénéfices, pas un liard de plus, car je garde votre fafiot, et je le rangerai dans un endroit où personne ne le retrouvera, pas toi plutôt que les autres. Il y a bien le cas où tu me le prendrais de force à présent, mais (dit-elle en tirant de sa poche un poignard long et aigu), il y a aussi ça.

—Ah! ma chère, répondit Euphrasie avec un soupir d'envie, tu es joliment forte!

—Oui, dit Emmeline. J'aurai deux cent mille francs sur l'affaire des terrains du clos Saint-Lazare, puis il y a les rentes, deux cents actions dans l'affaire des fiacres, dès qu'elle se fera, et c'est à moi spécialement qu'a été donné le privilége du petit théâtre à bâtir rue de Rivoli; seulement il me faut un prête-nom, c'est Agénor qui le sera, et c'est lui aussi qui réalisera en argent les malles de bijoux que j'ai enfouies. Il sera riche et toi aussi, et moi aussi, moi surtout! Mon plan est bien simple; Gérard sort aujourd'hui de Saint-Cyr. Dans sept ans, il sera décoré et capitaine; grâce au million que je lui apporterai il obtiendra de reprendre le titre et le nom de sa mère, nous nous marierons, et tout sera dit. Car lorsqu'on n'est pas honnête fille, il faut se faire honnête femme ou on ne mérite aucune pitié, car on est une bête!

—Et quand veux-tu t'entendre avec Agénor?

—Je vous donnerai un rendez-vous, et je viendrai avec mon notaire! Je verrai Gérard chez toi tous les huit jours; de plus tu loueras sous ton nom dans le faubourg Saint-Germain une chambre dont tu me remettras la clef et où personne n'entrera jamais, pas même toi! car on a beau être forte, il faut prévoir tout, même les caprices!