»Je jouais quand la toux l'a cloué sur son lit de douleur; je jouais lorsqu'il crachait son sang; si je n'ai pas joué le jour où il est mort, c'est que j'ai quitté pour jamais le théâtre: j'ai mieux aimé devenir la femme d'un autre, oui, me vendre à un banquier, que de mentir encore sous les haillons roses, qui me semblent toujours mouillés de larmes et tachés de sang!»

Croyez que l'on s'est tu un grand moment après ces paroles, et que l'on avait froid. O mille et mille fois heureuse la demoiselle au coeur simple, dont les formes robustes s'épanouissent librement, comme celles de Violante! Ses parents l'ont élevée pour faire bouillir l'étuvée dans le chaudron de cuivre jaune sous lequel flambe un feu clair, et pour laver le linge dans sa rivière natale. Elle conservera sa candeur et son embonpoint, et elle ne connaîtra jamais les mots: imprimerie, copie, répétition, épreuves, raccords, imprimés en rouge dans le vocabulaire du diable!

XI

LA VIEILLE FUNAMBULE
—HÉBÉ CARISTI—

Celle-là a été la soeur des comètes et des étoiles; elle a fouetté de sa chevelure l'azur immense. Comme les dieux, elle s'est promenée dans l'éther, en déchirant les nuages avec son front olympien. Sa gloire a duré un quart de siècle, et pendant ce temps, suffisant pour faire et défaire tant de royaumes, de duchés et d'empires, elle a vu sous ses pieds le bandeau des rois et la neige des cimes, et elle a pu arrêter dans ses mains les oiseaux du ciel. Pendant de longs jours, cette funambule ivre d'orgueil a voltigé sur sa corde perdue dans l'empyrée, où les applaudissements confus des peuples montaient vers elle comme le murmure d'une mer domptée et frémissante. Hébé Caristi est morte récemment dans sa soixante-treizième année, car son acte de naissance porte la date fabuleuse du 22 juillet 1781. Elle est morte obscure, oubliée, ignorée; et rien ne montre mieux le néant de la célébrité artistique, briguée si chèrement.

Ce nom, qui aujourd'hui ne nous représente rien, a été acclamé jadis avec tous les transports de l'admiration furieuse, et celle qui le portait a été applaudie par les mains qui pétrissent la destinée des empires. Sans doute, les lois implacables qui nous attachent à la terre n'existaient pas pour cette buveuse d'espace et d'infini, soutenue sur des ailes invisibles. Sa sérénité et sa bravoure intrépide en faisaient une créature surhumaine. Rivale, et rivale heureuse de madame Saqui, cette poétique figure qui fut tout de suite reléguée par elle au second plan, Hébé Caristi avait à elle seule, sans maîtres, sans précédents, sans inspiration autre que celle de son esprit exalté, créé tout un art, inouï, singulier, et parfois grandiose, le mimodrame funambulesque, prodigieux effort d'organisation et d'intelligence que personne ne lui avait enseigné et qu'elle n'a pu enseigner à personne. Mais saurai-je faire comprendre au lecteur ce que fut ce genre de drame dans lequel l'abstraction était certainement plus quintessenciée que dans la tragédie de Bérénice ou dans les symphonies les plus idéales?

La grande funambule qui, même aux jours épiques de notre histoire, put devenir une des illustrations parisiennes, était née en Servie, dans une peuplade de bohémiens, qui tous exerçaient la profession de saltimbanques et de jongleurs nomades. Avant d'avoir atteint sa dixième année, comme son père et sa mère étaient morts, elle prit le gouvernement de leur troupe ambulante, et tous ces gentilshommes de la belle étoile, subjugués par sa danse merveilleuse, lui obéissaient aveuglément. D'ailleurs une sorcière, très-redoutée à Belgrade, avait fait à Hébé Caristi une prédiction dont l'effet fut immense sur ses compagnons. Elle et tous les siens devaient accomplir des prodiges d'audace et faire une rapide fortune. Elle serait complimentée par le plus grand roi du monde et aiderait à célébrer ses victoires.—Enfin, continua la bohémienne, tu auras les yeux de charbon rouge et le coeur de glace, et aussi tout doit te réussir, mais seulement jusqu'au jour où tu auras marché dans le sang.

La petite danseuse comptait bien n'y marcher jamais, et elle se réjouit de la prophétie en toute assurance, aveuglée d'ailleurs sur l'avenir, comme tous les personnages marqués pour une destinée fatale. S'il y avait sur les grandes routes une seule goutte de sang, ses compagnons la portaient à l'envi dans leurs bras, et croyaient tromper ainsi la restriction qui faisait tache dans son riche horoscope. Au bout de quatre ans, la jeune fille avait si bien travaillé pour le troupeau confié à ses soins, que toute cette bohème, enrichie grâce à elle, put se montrer vêtue et équipée avec un grand luxe, quand Hébé Caristi parut à la foire de Beaucaire en 1795.

C'était la première fois depuis la Révolution qu'on revoyait cette fête fameuse où les marchands d'Astracan, de Bagdad et de Mossoul se trouvaient réunis avec les pêcheurs de perles de la côte de Coromandel et les marchands d'aulx de Marseille, et à laquelle les rues étroites et bordées de maisons à hauts pignons gothiques faisaient un cadre si approprié et si pittoresque. Hébé Caristi n'en fut pas la moindre merveille. Elle avait le teint olivâtre avec des yeux de jais, de longues paupières brunes et des sourcils sans courbure. Son nez mince, ses lèvres épaisses et vivement contournées, sa chevelure crépue, son cou long et droit, ses formes accusées déjà malgré une sveltesse inouïe, lui donnaient l'aspect de ces figures égyptiennes serrées clans un fourreau de mousseline quadrillée, qui tiennent à la main une fleur de lotus. Pour coiffure elle portait des colliers en verre de Venise mêlés dans un fouillis de nattes bizarrement agencées, et elle était vêtue d'une façon barbare avec des tissus de soie rayée aux couleurs vives.