Elle fit sur une corde tendue l'ascension du clocher, mais cela avec tant de courage et de grâce, que ses représentations excitèrent ensuite un véritable délire. La foire de Beaucaire n'était pas finie, que son nom était déjà populaire dans toute la France. En 1800, Hébé, qui allait avoir vingt ans, n'était pas une seule fois retournée à l'étranger, et elle avait acquis une somme assez forte pour pouvoir faire construire à ses frais au coin de la rue d'Angoulême un théâtre dont elle obtint le privilége, et qu'elle nomma le Théâtre des Exploits militaires.

En effet, on y donnait uniquement des mimodrames représentant les batailles et les récentes victoires de Bonaparte: Montenotte, Millesimo, Lodi, Castiglione, Arcole, Rivoli, les Pyramides, Marengo; le Premier Consul ne cessait pas de vaincre, et Hébé ne cessait pas d'écrire; mais ces pièces militaires, pareilles à celles qu'on a représentées partout, composaient la partie la moins intéressante de son spectacle. Sa gloire et son réel triomphe, ce fut la tragédie, qu'elle jouait à elle toute seule, sur la corde tendue!

Pendant tout le temps que durèrent nos conquêtes et que notre domination transforma l'univers, pas de réjouissances, pas de fêtes, pas de Te Deum sans Hébé Caristi. Toujours, au bruit des canons et des fanfares, aux cris de joie d'un peuple idolâtre, aux lueurs des illuminations et des feux d'artifice, à cent pieds au-dessus de la Seine pavoisée et incendiée de mille feux, clans l'azur au milieu des étoiles frissonnantes, toujours passe, vêtue d'or et de pourpre, et dans ses mains agitant les drapeaux tricolores, cette déesse du ciel et des airs, qui semble l'âme de la ville elle-même célébrant les ivresses de la Force et de la Souveraineté.

Tout Paris est aux pieds d'Hébé Caristi; mais ne lui parlez pas d'adorations, ne lui parlez pas d'amours. Ses amours, ce sont ces luttes insensées et superbes avec l'infini et avec le vertige; c'est ce duel si éclatant avec la mort, pendant lequel elle regarde les yeux mêmes des astres et baise le front humide de la Nuit. Comme le lui disait la sorcière de Belgrade, Hébé porte sous son beau sein un coeur de glace. Ses passions, ses délires, ce sont les féeries au milieu desquelles elle proclame, à la hauteur où volent les aigles, le bulletin de nos dernières batailles. A la fête républicaine où la garde-consulaire, qui a marché depuis Marengo, arrive couverte de poussière et les vêtements en lambeaux, à la fête donnée pour célébrer la paix générale, à celle des drapeaux d'Austerlitz, je la revois jeune et svelte dans les flammes écarlates; au mariage de l'Empereur et à la naissance du Roi de Rome, c'est elle encore dont la silhouette aérienne domine les Champs-Élysées affolés de foule et de lumière.

Jugez si les merveilleux d'alors durent se désespérer pour l'invincible froideur de cette Galatée qui avait eu toutes les gloires! Oui, toutes les gloires, y compris celle d'avoir été comparée à un repas complet en une ingénieuse et interminable métaphore! Elle s'était montrée aux Jeux Gymniques dans un intermède de La Reine de Persépolis, et elle avait contre-balancé le succès inouï des Ruines de Babylone! Pendant huit jours, le Corneille de la Gaîté avait été jaloux des succès de la funambule. Le Colisée, le Vauxhall, la Redoute, les Soirées-Amusantes du boulevard, le spectacle de Pierre, le Cosmorama et le Panharmonico-Metallicon, tous les théâtres étaient abandonnés quand, radieuse en son fantasque habit de Persépolitaine, elle apparaissait sur la corde raide, insoucieuse de l'obstacle, émerveillée de sa propre grâce! Et, malgré sa sagesse, à cause même peut-être de cette inexplicable et farouche sagesse, que de luxe jeté aux pieds d'Hébé, que de faste à l'entour de son excentrique existence! A elle le cabriolet jaune potiron et le briska gris de lin! A elle les dentelles de madame Colliau, les porcelaines de Degotty et les nécessaires de Garnesson. C'est pour son boudoir de la rue du Mont-Blanc qu'un ébéniste, entêté de cette Pallas, inventa les meubles en olivier. Il fallait la voir dans ce petit Temple du Goût, où pénétrait à peine un voluptueux demi-jour! Les épaules couvertes d'un fichu-guimpe en tricot de Berlin, les cheveux accommodés par Palette, l'inventeur des nattes embrouillées, si justement surnommé le Lycophron des coiffeurs, elle recevait, couchée sur son lit de repos, auprès duquel se dressait une colonne tronquée. Survenait un jeune merveilleux en négligé paré: chapeau à la magicienne, chemise en oreilles de lièvre, cravate à l'artiste, pantalon à l'américaine, gilet à la matelote.

—Divine Hébé, s'écriait-il, vous faites sécher sur pied le cerf Coco de
Franconi et tout le personnel du théâtre des Fabulistes!

Hébé souriante demandait ses essences de Riban, achetées au dépôt de la rue Helvétius, et elle jouait négligemment avec les bagues lithologiques de Mellerio, entassées sur son bonheur-du-jour. Puis elle sortait dans une calèche à parapluie de Pauly, pour aller essayer une redingote à l'Eugénie ou une toque à la Cortey!

C'était à ses pieds que les ducs de création nouvelle versaient les trésors de la nature que le sieur Tripet débitait aux amants de Flore dans ses serres de l'avenue de Neuilly! C'était pour ses joues basanées que mademoiselle Chaumeton pétrissait son rouge serkis, et que le perruquier Hippolyte accommoda avec quatre rangs de perles la fameuse coiffure à l'Olympe. La vogue du physionotrace fut couronnée, dès qu'il eut popularisé les traits étranges de l'acrobate en ses atours d'Athénienne, telle qu'on la vit un jour à Feydeau, dansant au bénéfice de madame veuve Dozainville! M. Meynier la prit pour modèle de la figure de la Volupté, dans son mémorable tableau de la Sagesse préservant l'Adolescence des traits de l'Amour! M. Mollevaut lui déclara sa flamme sous le voile heureux de la métamorphose d'une nymphe en sensitive. Le cavalier Antonio Buttura, du département de Trasimène, pensa l'immortaliser en vers sciolti!! Au café du Bosquet et à celui des Francs-Bourgeois, les couplétiers mirent son nom en logogriphes! Elle passa trois mois à Madrid, où elle eut la coquetterie de se laisser croire Française, et, à sa soirée d'adieu, le roi Joseph lui dit avec un sourire: «Hélas, madame, il y a encore des Pyrénées!» Je vous dis qu'elle a eu toutes les gloires!

Mais quoi! le madrigal, venu même de si haut, ne touchait guère celle qui, en étendant les mains, pouvait cueillir ses bouquets de roses à la porte du paradis! Quel encens eût satisfait celle qui s'envolait elle-même aux ravissements de son apothéose? On peut lire encore dans le Mercure de France l'analyse enthousiaste d'un mimodrame dansé par Hébé au théâtre des Exploits-Militaires. C'est le fameux Siége de Saragosse, le chef-d'oeuvre de ce genre destiné à mourir avec celle qui en fut à la fois le poëte et l'interprète.

Son décor était encore moins réaliste que l'écriteau de Shakspeare, car il se composait d'une simple corde, où les spectateurs devaient voir tour à tour le camp de Suchet, la tente de Junot, les places publiques de Saragosse avec les potences élevées par Palafox et par ses moines fanatiques, le pont de la Huerba, la rue de Santa-Engracia, théâtre d'une horrible tuerie, et la porte de Portillo, par laquelle la garnison espagnole sortit en déposant ses armes. Quant à Hebé, costumée en Bellone à cuirasse d'écailles, elle représentait tour à tour tous les personnages: ici, le marquis de Lassan excitant les assiégés; là, le maréchal Lannes haranguant l'armée française; puis les femmes, les bourgeois, les capitaines, et cette mère héroïque et farouche qui combat sur le rempart en serrant sur son sein un enfant qu'elle protége de son glaive éperdu. Même elle était, lorsqu'il le fallait, les personnages d'abstraction pure: tantôt l'Épouvante et la Fureur, ou la Charge qui entraîne à l'assaut de la brèche les légions frémissantes. Sans paroles, sans rien autre chose que ses gestes et ses attitudes, elle exprimait la ville ravagée par l'épidémie, les cruautés de la populace frénétique, les assauts des couvents, la guerre des maisons, les combats, les escarmouches, les passages bruyants de l'artillerie, l'ivresse des dernières luttes avec leurs innombrables épisodes, puis la capitulation, le défilé triste et grandiose des ennemis vaincus, puis enfin, dans toute sa magnificence symbolique, la Victoire elle-même faisant éclater ses clairons sonores, et agitant sous les brises ses drapeaux conquis, embrasés de soleil! Si l'on pense que le visage, ce merveilleux clavier de la passion, ne comptait pas dans cette pantomime vue au théâtre à quinze pieds en l'air, et sur la place publique à cent pieds au-dessus des têtes de la foule, et que tout ce récit épique était imaginé, exprimé et compris au moyen de gestes, d'attitudes et de courses sur un fil, on comprendra l'admiration qu'il excitait. En vain madame Saqui voulut lutter en donnant son Moine du mont Saint-Bernard, mimodrame de corde où elle tentait de représenter l'élégie du voyageur perdu sous les avalanches, et son sauvetage par les bons religieux aidés de leurs chiens dévoués, la vogue était à Hébé Caristi, et lui resta.