Pas toujours, pourtant. Un tout jeune colonel de hussards, beau et fier comme un lion, avec sa tête d'enfant décorée par une large balafre reçue à Austerlitz, devint éperdument amoureux de la comédienne. Il offrit résolument le mariage, mais en vain. C'était une de ces passions ardentes qui tuent leur homme; celui-là se sentit perdu, et, comme rien n'avait pu toucher les rigueurs de sa maîtresse, il voulut en finir tout de suite, et se brûla la cervelle en plein théâtre des Exploits-Militaires. En retournant chez elle, Hébé mit ses deux pieds dans le sang dont le seuil du théâtre avait été inondé lorsqu'on emportait le corps de sa victime. Ce tragique événement causa une impression telle, que depuis ce jour, Hébé fut détestée et haïe autant qu'elle avait été adorée. Elle eut beau quitter la France, la malédiction du meurtre la poursuivit sans relâche. Sa brillante fortune s'était écroulée comme par magie; partout elle rencontrait la haine, le mépris et la misère: Paris, où tout souvenir s'efface si vite, l'avait complétement oubliée depuis plus de trente ans, lorsqu'une circonstance inattendue vint remettre en lumière non-seulement le nom, mais aussi la personne de cette funambule, dont la mort devait servir de dénoûment à une lamentable histoire.
Ce conte émouvant, et tiré des entrailles mêmes de la vie parisienne, je l'ai entendu faire à la fin d'un souper, par Martirio, une femme étrange, qui a voulu rester écuyère au Cirque après avoir signé ses belles compositions musicales. Il était d'ailleurs écouté religieusement, comme une page d'histoire mise en oeuvre sans charlatanisme. Très-sympathiquement belle avec ses yeux bruns, son visage doré et ses cheveux noirs ondés, si fins et si doux, auxquels de très-rares fils d'argent donnent un attrait mélancolique; sage d'ailleurs comme la déesse Vesta, dans un théâtre de chevaux et de clowns, l'Espagnole Martirio est une de ces figures attachantes et originales que Paris adore.
—«Vous vous rappelez, dit-elle, la singulière exhibition de madame Saqui, faite l'année dernière à l'Hippodrome. Le directeur du Cirque avait peur d'être distancé; il voulut trouver une attraction encore plus grande, et il la trouva. M. Arnault avait évoqué madame Saqui et son Ascension au mont Saint-Bernard, M. Dejean ressuscita le Siége de Saragosse avec Hébé Caristi, âgée de soixante-treize ans.
»L'annonce seule de son arrivée causa chez nous une profonde surprise, car nous l'avions crue morte depuis un siècle. Mais comment vous rendre l'impression abominable que je sentis lorsqu'elle parut? Je vis une Carabosse tout exiguë, tellement racornie et rapetissée par l'âge qu'on aurait voulu la remettre dans sa boîte! Sur sa peau parcheminée et recroquevillée, les rides formaient une série de dessins et de labyrinthes inextricables; ses yeux encore vifs, mais éraillés et dépourvus de cils, disparaissaient sous de rudes sourcils en forêt, qui repoussaient blancs sous leur teinture prétentieuse. Mais sa parure! Oh! qui dira l'effet de ses faux cheveux tellement noirs et lisses, et de ses fausses dents, blanches comme la neige! Et elle était vêtue à la dernière mode la plus agaçante. Sur une robe taffetas pompadour fond blanc à dessins de fleurs, de fruits et d'oiseaux, elle portait un mantelet de tulle quadrillé de velours, avec deux grands volants de Chantilly! Ses pieds déjetés étouffaient dans d'étroites bottines de soie noire, et ses vieilles mains dans des gants maïs d'une fraîcheur exquise. Son élégant chapeau en paille de riz était garni avec une touffe de camellias roses, et elle taquinait une ombrelle blanche recouverte de guipure. Il y avait dans tout son ajustement une intention évidente de plaire, qui donnait la chair de poule. Ne semblait-il pas voir quelque stryge partant pour Cythère, et embarquant sur la nef de Watteau une cargaison de crapauds et de vipères sifflantes!
»Cependant, quand la vieille funambule répéta devant nous, sur une corde posée à peu de distance du sol, son éternel Siége de Saragosse, le dégoût que nous avait inspiré sa coquetterie funèbre ne tarda pas à s'évanouir, car ce jour-là, comme le lendemain à la représentation, elle fut sublime; mais je ne devais pas tarder à retomber dans le détestable cauchemar. Il m'était réservé de voir dans toute son abjection un spectacle qui dépassa les épouvantes de Macbeth où, du moins, les sorcières font tranquillement leur cuisine, et ne s'attifent pas avec des rubans couleur de rose. Mais voir une momie en délire respirant des parfums d'Ess-bouquet, tandis qu'on est suffoqué par l'odeur du bitume et du soufre et entendre les suppliciés hurler des marivaudages parmi les outils et les engins de torture du septième enfer! n'est-ce pas un luxe de monstruosité par trop impossible et capable d'apitoyer les pierres?
»Il y a au Cirque une belle fille nommée Emma Fleurdelix, qui, pendant un moment, a ravi les Parisiens du dimanche dans une scène intitulée Jeanne d'Arc, et jouée debout sur un cheval libre, une vraie composition d'écuyer du Cirque! Comme beaucoup de ses pareilles, Emma aime un sacripant, admirable jeune homme arrangé en Malek-Adel de pendule, qui la vole, qui la bat, et qui la trompe. Un jour, il avait dépassé ses espiègleries ordinaires; il était parti pour Londres, en compagnie de je ne sais quelle figurante. Or, le matin même, Emma n'avait pas trouvé ses diamants à leur place, et elle avait cru seulement à une étourderie de sa femme de chambre; elle comprit toute la vérité en recevant au Cirque même, comme elle s'habillait pour monter à cheval, un billet d'adieu tendrement hypocrite. En se voyant si audacieusement quittée et bafouée, elle ne put retenir une explosion de douleur; elle éclata en pleurs et en sanglots.
»Toute costumée déjà sous les haillons poétiques de la vierge de Vaucouleurs, mais déchevelée et meurtrie, car elle s'enfonçait les ongles dans la chair, elle poussait des cris de désolation, et cinq à six péronnelles, couvertes de satin et de cliquant, la consolaient en bavardant comme des pies, en lui frappant dans les mains et en lui faisant respirer des sels. Hébé Caristi entra dans la loge au milieu de ce beau désordre, et elle fut bien vite au courant de la situation.—Ah! pauvre fille, dit-elle de sa voix de marionnette, c'est votre amoureux qui nous cause tout ce chagrin-là! Allez, ça me connaît; le mien ne m'en fait pas d'autres. Si je vous le disais! Eh bien oui, mon Raphaël, à qui j'ai tout sacrifié, se moque de moi avec des laiderons. Va, ma pauvre chérie, continua-t-elle en soupirant, nous n'avons pas fini de souffrir.
»Certes, les danseuses qui étaient là furent étonnées, effrayées et ahuries en écoutant ces paroles mignardes prononcées par une ruine vivante qui offrait l'image même de la caducité. Mais sur Emma Fleurdelix, malade et énervée par ses gémissements, l'effet de cette fantasmagorie décupla de violence. Elle ouvrit démesurément les yeux, regarda Hébé Caristi, et se mit à rire; elle rit, elle rit démesurément, et toujours ce rire farouche, interminable, tyrannique, augmenta d'intensité; sa bouche écumait, ses yeux étaient blancs, ses membres tordus, et elle riait encore. La crise se termina par des spasmes cruels et par une longue attaque de nerfs, à la suite de laquelle Emma dut être reconduite chez elle et confiée aux soins d'un médecin.
»Pour moi qui avais évité la fin de cette scène, en entrant dans le cirque, car je faisais la haute école sur mon joli cheval arabe, je n'avais plus conscience de rien; je me croyais menée au sabbat par quelque Méphistophélès ironique, et je regardais stupidement l'écuyer au long fouet et à l'habit boutonné, en m'attendant à voir sortir de sa bouche une souris écarlate. Tout en faisant machinalement mes exercices, je regardais les becs de gaz avec l'idée qu'ils se métamorphoseraient en comètes sanglantes; les applaudissements qui retentissaient à mes oreilles me semblaient les mugissements d'un tonnerre infernal; je voyais les spectateurs avec des faces vertes. Raphaël! Raphaël! Raphaël! je répétais involontairement jusqu'à m'en rendre folle ce nom devenu pour moi plus extraordinaire que ceux de tous les monstres antédiluviens exterminés aux âges fabuleux par les oiseaux héroïques. O ciel! quel pouvait être ce Raphaël amoureux d'Hébé Caristi, et qui lui faisait souffrir les martyres de l'amour contrarié? En fermant les yeux, j'essayais de me le figurer, mais jamais je ne pouvais me le figurer avec une face humaine!
»Cependant, cette malheureuse vieille femme continua à nous étaler sa poignante folie. Tantôt elle venait avec des bouquets destinés à être offerts par elle au sortir de la répétition, ou elle nous consultait sur des cravates et sur des bijoux d'hommes; elle nous montrait des bagues plates avec le Dieu vous garde, ou des alliances récemment achetées au Palais-Royal et portant les deux noms d'Hébé et de Raphaël. Chaque fois que j'assistais à ces infernales facéties, j'éprouvais ce mal de coeur indicible qui vous saisit au bord d'un abîme profond de mille toises, lorsque le pied vous manque tout à coup et qu'on va rouler dans l'effroyable vide. J'évitais, je fuyais par tous les moyens les confidences de la vieille funambule. Mais comment les fuir; elle s'attachait à moi et elle parlait avec l'ingénuité d'un enfant, persuadée que pour tout le monde rien n'était plus intéressant que de lui entendre roucouler son Oaristis!