—Alors, dit le marquis d'Auneuil, Flavien de Lizoles est un homme heureux. Je m'en étais toujours douté. Il faut qu'un artiste ait le coeur bien inondé de joie pour créer de si magnifiques pavots, de si triomphantes pivoines, et des roses trémières si contentes de vivre.
En entendant ces derniers mots, madame de Klérian frissonna comme si elle eût été mordue par une vipère, et se tourna vivement vers son oncle l'amiral, occupé à lire le cours de la Bourse.—Partons, lui dit-elle, je ne me sens pas bien.
L'amiral se leva avec une obéissance toute militaire, en témoignant seulement par un faible soupir le regret de ne pas entendre mademoiselle Alboni dans le dernier acte de La Favorite. Quand madame de Klérian, bien emmitouflée, se fut blottie dans sa voiture, emportée par les chevaux rapides, elle se mit à réfléchir, et jamais ses réflexions n'avaient été si tristes. Quoi, courtisée par les hommes les plus beaux, les plus nobles et les plus illustres, elle aimait étourdiment un artiste qui était tout au plus à demi-célèbre, et cet ami, choisi par elle entre tous, la dédaignait pour une créature vendue, pour une femme qui a laissé toute pudeur, et qui fait commerce de ses charmes vulgaires! Désormais son miroir peut bien lui dire, comme tous les jours, que sa chair délicate ressemble à la pulpe des fleurs de la balsamine, et que ses cheveux sont légers et aériens comme la cendre fine dans un rayon de soleil; l'abeille peut encore se tromper à ses lèvres et s'y poser comme sur les boutons d'une rose, et les poëtes peuvent rabaisser le céleste azur en le comparant aux saphirs de ses prunelles aux pupilles noires, Paule de Klérian ne les croira plus, car elle saura bien, elle, si tout le monde l'ignore, que ses enchantements ne sont plus irrésistibles.—Ah! se dit-elle, j'ai envie d'aller cacher dans quelque solitude ce triste visage, qui n'a pas su garder sa conquête! Et une larme, que personne ne devait voir, brûla les yeux de l'aimable Paule.
Cette franche et vive nature ne savait pas supporter l'incertitude. Le lendemain, de grand matin, au moment où Flavien, qui habitait au haut du faubourg Saint-Honoré, venait de sortir selon sa coutume pour faire une promenade à cheval, madame de Klérian descendit d'une voiture sans armoiries, où elle avait attendu avec patience pendant plus d'une heure. Elle monta précipitamment l'escalier de la maison où demeurait le peintre, et, arrivée à la porte de l'appartement, elle sonna avec résolution. Un groom, âgé de douze à treize ans, vint lui ouvrir.
—M. de Lizoles m'a indiqué cette heure pour une séance, dit-elle sans hésitation. Je sais qu'il est sorti, mais je l'attendrai.
L'enfant, un peu étonné, n'osa pas pourtant mettre en doute l'affirmation émise par une femme qui, évidemment, appartenait à la plus haute société parisienne. Il introduisit madame de Klérian dans un petit salon meublé avec une élégance parfaite, et se retira.
Arrivée là, la jalouse maîtresse de Flavien sentit son coeur battre violemment, et elle eut besoin de s'asseoir, car ses jambes faiblissaient. Elle avait déployé déjà une grande énergie, mais le plus difficile restait à faire. Il lui fallait chercher et trouver sa rivale dans cet appartement qui lui était inconnu, et cette action violente répugnait à toutes les délicatesses natives de son âme. Mais Paule était incapable d'indécision. Elle fit le geste de Célimène au moment où elle voit partir Alceste, et tourna le bouton de la première porte qu'elle rencontra. Madame de Klérian avait été bien inspirée; la porte qu'elle ouvrit donnait justement dans l'atelier de Flavien. Mais, au premier regard qu'elle y plongea, elle s'était arrêtée fascinée et comme éperdue.
Elle vit une femme, une déesse, une beauté, dont les cheveux rouges, aux reflets ardents, s'entouraient d'une lumineuse auréole. Tout d'abord, sur son visage sublime d'une pâleur fauve avivée par un sang jeune et riche, ses yeux vert de mer étincelaient sous leurs sourcils bruns, et sa bouche écarlate et savoureuse montrait à demi des dents de lys. Sur une espèce d'estrade, au-dessus de laquelle s'étendait un dais de trône en tapisserie, surmonté de panaches datant du règne de Louis XIV, assise dans un siége d'ivoire, elle travaillait à une tapisserie avec de la laine pourpre, et ses pieds chaussés de soie foulaient une riche draperie de satin à fleurs d'argent, jetée sur les marches. Elle était vêtue d'une robe à manches demi-flottantes et ajustées au poignet, faite d'une étoffe antique, et, comme l'arcade de ses paupières, ses mains idéales, blondes, transparentes, expliquaient la statuaire des âges fabuleux.
Au moment où cette éclatante figure l'éblouit, madame de Klérian ne pensa plus au motif qui l'avait amenée, ni à Flavien, ni à elle-même. Il lui sembla que le monde mystique imaginé par les poëtes s'animait sous ses yeux. Vénus encore frémissante du baiser des flots, Diane enivrée de la senteur des forêts, les Grâces tressant des fleurs, et les Muses dansant pieds nus sur la neige rose des cimes apparurent dans son esprit, soudainement inondé d'une sérénité inouïe. Comme si, remontant les âges, elle eût pu tout à coup se sentir vivre dans la Grèce héroïque, il lui semblait qu'elle venait d'entrer dans quelque temple de la Vénus guerrière, et qu'au bruit de la foudre tonnant dans un ciel pur, l'Immortelle s'était substituée à un vain simulacre et fixait sur elle ses prunelles immobiles. Ou, n'avait-elle pas devant les yeux la belliqueuse amante de Thésée, miraculeusement sortie de son tombeau en forme de losange, et cherchant à côté d'elle son baudrier magique et son glaive teint de sang? Puis, quand elle regardait les bronzes, les émaux, les miroirs de Venise, les chandeliers touffus aux grandes corolles de lys, tout ce luxe du XVIe siècle qui entourait magnifiquement la femme aux longs cils et à la crinière d'or, elle en faisait quelque nymphe thessalienne évoquée par la sorcellerie pour servir de modèle à Benvenuto, et elle aurait cru que le cruel statuaire allait paraître, soulevant une portière de soie, et tenant à la main son marteau qui ressuscite les effrayantes splendeurs des Olympes.
Enfin, toute cette magie se dissipa. Paule de Klérian comprit qu'elle avait devant les yeux une femme d'une beauté surhumaine, mais enfin une femme. Malgré le feu qui brûlait son visage et la sueur qui perlait sur son front, elle trouva la force de parler.