L'ARMOIRE.

AU DOCTEUR GÉRARD PIOGEY

Ce conte est dédié comme le très-faible témoignage d'une reconnaissance infinie par son ami,

Th. de B.

En vérité, plus je la regardais, moins je pouvais détacher mes regards de cette tête charmante, et je ne saurais dire à quel point elle éveillait en moi des idées de calme profond, de volupté douloureuse, de repos mystérieux dans un lieu embelli par les recherches du luxe et de l'élégance. Non-seulement elle avait la beauté, mais elle avait aussi ce charme saisissant et incisif de l'étrangeté qui nous emporte dans des abîmes de rêverie. Autour du front bas et large, puissamment modelé, une chevelure démesurée, d'une finesse arachnéenne, crêpée et courte sur le devant comme dans les figures du XVIIIe siècle, enveloppait ce visage d'une nuée fauve; les yeux, trop grands, couleur d'or bruni, encadrés par de larges sourcils rigoureusement droits et par une large frange de cils noirs, montraient dans leur pupille enflammée tout un ciel d'étoiles et d'étincelles magiques; le nez droit, étroit, mais avec des narines ouvertes et baignées de lumière rose, accusait le plus pur type hébraïque, et légèrement inclinait vers l'aquilin sans rien perdre de sa grâce régulière. Les lèvres, coupées à l'autrichienne, d'une finesse inouïe aux extrémités, mais charnues, gonflées, écarlates de sang jeune; savoureuses comme un fruit vivant, suscitaient dans l'esprit des poëmes de joie et comme une folie d'admiration sensuelle. La petite oreille, à peine entrevue sous le flot touffu de la chevelure, mais digne du plus beau buste grec, les rondeurs du menton coupé par une fossette pleine d'ombre, celles des joues où la pourpre du sang inondait de toute part les blancheurs argentées de la chair, accusaient une jeunesse enfantine et contrastaient de la manière la plus admirable avec le col, droit, large, d'une solidité héroïque, sur lequel posait la tête divine. Certes, s'il eût été possible de regretter quelque chose en face d'une peinture parfaite, on n'aurait pas pardonné au cadre implacable qui coupait brusquement là l'ineffable récit d'une telle enfance, mais cette tête seule était pour le regard une pâture inépuisable; et d'ailleurs, qui n'eût deviné, en la voyant, le corps virginal de la petite nymphe, dansant sans doute au clair de lune dans les forêts sacrées, au son du luth, sur le gazon semé de pervenches et de violettes? Comment ce rêve avait-il été fixé sur la toile? c'est ce que je me demandais avec une véritable anxiété; on l'eût dit dessiné, non pas avec des couleurs, mais réellement avec de l'imagination et avec de la lumière, car, sur cette toile enchantée, rien n'accusait le travail successif et la grossièreté des moyens matériels, mais il semblait que la pensée avait pu directement se traduire là par sa seule force expansive, et ce que je contemplais était bien, en effet, une impression et une vision. Vandevelle, chatouillé dans son plus cher orgueil, jouissait de mon admiration avec la complaisance d'un propriétaire de tableaux qui voit ses trésors enviés par un passant; il se réjouissait béatement que la tête d'enfant du maître inconnu fût sa propriété et non pas la mienne, et il n'était pas difficile de deviner qu'il se proposait de savourer plusieurs fois un plaisir analogue en me montrant les richesses entassées dans son cabinet. Mais son attente fut cruellement déçue, car je repoussai énergiquement la première proposition qu'il me fit de passer à l'examen de nouveaux chefs-d'oeuvre.

—Non, lui dis-je, les maîtres recueillis dans votre galerie en penseront ce qu'ils voudront; mais, sans les avoir vues, je déclare d'avance que cette tête est supérieure à leurs oeuvres les plus accomplies; et d'ailleurs, je ne saurais rien leur apporter aujourd'hui qu'une indifférence parfaite. Supposez que je viens de lire le Cantique des cantiques, et que vous venez m'offrir la lecture d'un autre poème, de quelque livre inconnu, pour lequel j'irais sottement échanger cette vision d'ailes frissonnantes, de tours d'ivoire, de roses fleuries, de grands lys au bord des eaux vives, de formes amoureuses, de parfums parmi les meubles de cèdre et les étoffes ornées de broderies!

—Pourtant, ajouta Vandevelle un peu piqué, sans vous parler de mon Rembrandt, de mon Hobbéma et d'une tête bien authentique de Raphaël, n'ai-je pas ici un Murillo que tous les musées de l'Europe ont voulu m'enlever, et qui mettrait bien vite à néant votre tranquillité parfaite?

—Laissez-moi, répondis-je exaspéré, Murillo n'existe pas!

—A la bonne heure, fit Vandevelle en souriant et en dépouillant tout à fait le visage gourmé de collectionneur de tableaux pour reprendre sa vraie physionomie d'homme d'esprit. Puisqu'il en est ainsi, parlons donc de ma tête d'enfant et d'elle seule; restons en plein Cantique des cantiques, puisqu'il ne vous reste pas d'yeux et d'oreilles pour autre chose.

—Oh! m'écriai-je, le peintre avait vingt ans, est-il besoin de le demander? Voilà de ces éclairs de génie comme on en a dans la première jeunesse, alors que nous portons encore dans nos prunelles le rayonnement des paradis parcourus pendant les existences antérieures. Il était amoureux, il était aimé, le grand cri des poëtes emportait son âme dans les étoiles, l'admiration des maîtres le transportait d'une fureur impatiente. A ce moment-là, pas une larme humaine qu'il ne voulût enchâsser comme une perle dans les ciselures les plus précieuses, pas une rose nouvellement fleurie qui ne lui arrachât des pleurs d'attendrissement! Hélas! aujourd'hui, j'en suis sûr, il est ventru, chauve, membre de l'Institut, revenu de toutes les illusions, et il peint des batailles de Malakoff grandes comme un salon de quarante couverts!