—Non, me dit Vandevelle, son histoire est aussi commune que celle-là, aussi peu extraordinaire, et cependant elle mérite d'être racontée, car il n'est jamais sans intérêt de savoir par quels chemins un artiste a passé pour arriver à ces souveraines exaltations ou à ces chutes profondes qui sont au bout des plus belles vies. Ce récit pourrait tenir en trois mots, il ne contient que des incidents vulgaires, mais il montre une fois de plus ce qu'il y a d'infirmité dans les génies incomplets, où la faculté créatrice ne règne pas absolument comme une reine tyrannique!
—Je vois, répondis-je, où vous voulez en venir. La muse est justement la plus jalouse, la plus exclusive, la plus intolérante des maîtresses, elle ne veut pas des coeurs qui ne lui appartiennent pas tout entiers; n'est-ce pas là ce qui fait sa grandeur? Le don de concevoir et de traduire le beau est incompatible avec toute passion humaine, car toute chose humaine est imparfaite, et les objets de nos désirs nous attirent par leurs imperfections même; c'est pourquoi notre âme perd dans ces vains attachements le pouvoir de s'élever jusqu'à la beauté immortelle, qui ne souffre aucun contact avec la chair! Je suppose que votre artiste aura aimé une femme plus qu'il ne convient aux amants de celle qui est la source de tout rhythme et de toute grâce! Mais faites-moi vite ce triste récit; j'ai hâte de savoir comment celui qui s'élevait à l'azur d'un vol si furieux a pu voir fondre si vite la cire de ses pauvres ailes.
—Nul mieux que moi ne peut vous renseigner à ce sujet, mais je désire qu'auparavant vous ayez vu les autres ouvrages du même peintre.
—Ah! dis-je avec étonnement, il existe des tableaux de lui! Mais alors il est impossible qu'il ne soit pas célèbre!
—Il existe de lui trois tableaux, qui sont tous les trois réunis à Versailles dans la collection de M. Silveira, un de mes bons amis et de plus mon rival le plus acharné, comme vous le savez peut-être. Ce n'est pas ma faute s'il les possède, mais il n'a voulu entendre à aucun arrangement! La tête que vous avez tant et si justement admirée n'est qu'une étude faite pour le premier de ces tableaux.
Comme Vandevelle l'avait bien pensé, je me sentis un violent désir de voir sans aucun retard la galerie de M. Silveira. Mon ami, cédant à mes sollicitations, consentit sans peine à m'accompagner sur-le-champ; mais, comme il avait en même temps à s'acquitter à Versailles d'un devoir pressant, il fut convenu que je l'assisterais tout d'abord dans sa première visite. Il s'agissait précisément d'aller porter quelques secours à un autre artiste tombé dans la plus affreuse misère; et malgré toute la complaisance qu'il voulait mettre à satisfaire ma curiosité, Vandevelle exigea que l'accomplissement de cette bonne oeuvre passât avant toute chose, car il craignait d'arriver trop tard, comme on a coutume de faire quand on va secourir un artiste qui meurt de faim.
Oserai-je dire qu'en entrant dans la triste maison de la rue de Marly où demeurait le protégé de Vandevelle, je sentais presque un sentiment de haine contre le pauvre misérable à qui nous portions peut-être son dernier morceau de pain, tant j'étais avide du spectacle promis, et tant je m'irritais contre tout retard qui me séparait de ce plaisir souhaité avec une impatience folle. Par bonheur, ce mauvais sentiment ne dura pas, car au moment même où, après avoir traversé une allée noire et fétide, nous montions l'escalier de pierre en nous appuyant à la corde graisseuse qui servait de rampe, un pressentiment impérieux m'avertit que l'homme chez lequel nous montions était précisément le peintre de la tête ineffable possédée par Vandevelle. Je compris tout à coup que mon ami avait mis une puérile vanité de conteur à ménager ses effets dans un certain ordre, et qu'il avait voulu me montrer l'artiste avant les tableaux, afin de pouvoir me dire en terminant: «Eh bien! l'auriez-vous cru, cet artiste inspiré, ce grand créateur est précisément le pauvre homme que vous avez vu dans un état si digne de pitié.» En un mot, Vandevelle avait résolu de m'étonner, oubliant en cela mon aversion décidée pour les surprises, que je hais de toute mon admiration pour les chefs-d'oeuvre des maîtres, où ces moyens misérables sont toujours dédaignés. Vandevelle frappa à une porte isolée dans un long corridor poudreux, et l'homme lui-même, un grand spectre usé par je ne sais quels excès, enseveli dans une longue redingote brune en lambeaux, vint nous ouvrir avec tous les signes d'un grand embarras et d'une terreur enfantine.
—Ah! monsieur, c'est vous, monsieur… donnez-vous donc la peine…
Il balbutiait ces paroles d'une voix hésitante, marchant au hasard et comme un homme égaré dans le grand taudis encombré d'objets grossiers de ménage, de plats où se voyaient des restes de nourriture, et surtout d'étoffes flétries, d'oripeaux crasseux à apparence théâtrale, et de toutes sortes d'objets à l'usage d'une femme, têtes de poupées, carcasses de chapeaux, aciers de jupes, bottines déchirées et poudreuses. Son oeil bleu était tout à fait mort et atone, et il cherchait ses mots avec un effort inouï. Enfin arrivé à ceux-là: donnez-vous donc la peine… il renonça à une lutte évidemment trop pénible, et, prenant tout à coup son parti, il s'élança avec une agilité de clown vers un des coins de la grande chambre.
Ce coin seul pouvait donner à penser que l'habitant de ce bouge était un artiste. Un beau panneau de vieux chêne à moulures antiques, très-étroit et très-haut, était posé en encoignure de façon à supprimer l'angle de la chambre, et formait ainsi une armoire, sur laquelle je vis un buste de femme en marbre blanc, rappelant par son élégance riche et poétique les meilleures sculptures de Coysevox. La demi-obscurité de la chambre, où le jour pénétrait par une seule fenêtre étroite et très-haute, à petits carreaux de couleur verte, ne me permettait pas de distinguer sur ce buste les traits du visage, mais d'ailleurs je n'avais besoin d'aucun examen pour être certain que cette tête sculptée et la tête peinte du cabinet de Vandevelle représentaient une seule et même personne.