Il y avait cinq ans, cinq siècles, que l'Hélène enfant avait fait dans le monde artistique l'effet d'un coup de tonnerre, quand Margueritte, vieux, abruti, usé, n'ayant plus rien du jeune homme que nous avions connu, et n'étant même plus son propre fantôme, apprit la mort de son père. Il héritait d'une vingtaine de mille francs. Nous crûmes naturellement qu'il boirait pour vingt mille francs de verres d'eau-de-vie, mais sa folie se manifesta par de nouveaux caprices. Il se fit habiller par un tailleur en renom, sortit dans un coupé de louage, et porta des gants gris perle du matin au soir. On le vit dans les réunions, dans les foyers de théâtre: sans doute, il était las de ses haillons, et, comme Mercure, voulait se débarbouiller avec de l'ambroisie. Un soir, des compagnons de flânerie l'avaient entraîné dans les coulisses de l'École Lyrique. Une femme vêtue de satins splendides, superbe sous la dentelle et sous la frisure d'or, passait devant lui. Il n'avait vu qu'une robe et le port d'une femme inconnue, mais son coeur battait à se briser, c'est que c'était Céliane! Elle se retourna et le vit, elle tomba dans ses bras en pleurant. Elle n'avait jamais aimé que lui, elle avait eu bien des regrets, bien des remords, bien des désespoirs, car elle avait bien deviné avec son instinct de femme la haute supériorité de Margueritte et sa bonté angélique, enfin tout le chapelet des calembredaines sublimes! Ce n'était plus la Céliane du bal de la Verrerie; toujours svelte, elle était devenue grande, imposante; ses traits, en conservant toute leur grâce, avaient pris un caractère de noblesse farouche: sa coiffure seule, crêpée et courte sur le devant, frisée sur les joues en longues boucles fauves, n'avait pas changé, non plus que sur sa lèvre sanglante le charme du délicieux éclair rose!

Elle jouait Dorimène du Mariage forcé et jamais peut-être Molière n'a trouvé une incarnation si parfaite du type rêvé: «Il me tarde déjà que je n'aie des habits raisonnables pour quitter vite ces guenilles!» La représentation finie, Margueritte enleva, emporta Céliane sans lui laisser le temps de quitter son costume, et ne remarqua même pas qu'au départ elle causait à voix basse avec un jeune dandy, en l'enveloppant de ce regard qui sert à accompagner les mensonges. Le surlendemain il était à son chevalet, créant, tout armée, la Dorimène de Molière. La vieillesse, l'abattement, la fatigue avaient disparu, c'était le jeune artiste Margueritte rafraîchi dans les eaux de Jouvence que garde l'amour, et recommençant une vie glorieuse. Il donna à ses amis un beau dîner dans lequel il leur présenta Céliane comme la compagne de tout son avenir; là, il s'accusa, fit sa confession, demanda solennellement pardon pour les années gaspillées, et parla avec tant d'éloquence vraie qu'il arracha des larmes. Je compterais par trop sur votre naïveté, ajouta Vandevelle, si je me croyais obligé de vous dire que cette seconde liaison de Margueritte se gouverna et se termina absolument comme la première. Ces amours irrégulières se comportent avec une régularité parfaite, et rien n'est plus facile que de les réduire en équations algébriques. Une courtisane qui dévore un imbécile n'est pas plus injuste qu'un tigre avalant un mouton, et, qu'il le veuille ou non, chacun fait ici-bas son métier, car tout cela a été arrangé d'avance sur un scénario inflexible, tracé d'une main ferme. Céliane retourna à l'or, à la joie, au luxe, comme c'était son devoir, et, comme c'était son droit, Margueritte retourna à ses verres d'eau-de-vie versés sur le comptoir d'étain, sans cesser de rouler sa cigarette si bien roulée! Que les moutons aillent à l'abattoir, c'est la règle, et il n'y a rien à redire à cela, le point original, c'est que le même mouton y retourne trois fois de suite, et c'est ce que Margueritte ne manqua pas de faire scrupuleusement; aussi n'ai-je plus à vous raconter que le troisième acte de cette infernale comédie, c'est-à-dire le troisième tableau de Margueritte et ses troisièmes noces avec Céliane. Il y a maintenant douze années que s'est déroulé ce dernier épisode, dont certains incidents ont fait alors un assez grand bruit dans la Gazette des Tribunaux. Un matin, vers cinq ou six heures, Margueritte, devenu depuis longtemps un ivrogne honteux et solitaire, entend des cris épouvantables, partis d'un étage supérieur à celui qu'il habitait; c'était sur le boulevard Mont-Parnasse, si désert, comme vous le savez, et où rien ne trouble d'ordinaire le profond silence. Éveillé comme d'autres voisins par les funèbres clameurs, Margueritte monte l'escalier, on venait d'enfoncer la porte. Il entre et voici l'affreux spectacle qui frappe ses yeux. Dans un appartement d'un aspect bourgeoisement élégant, où l'on voyait épars sur le parquet des lettres déchirées et des joyaux mis en pièces, un jeune homme était couché, mort, sur le lit, envahi déjà par la blancheur de cire du cadavre. Au coeur, dans la plaie saignante, était fiché encore le couteau avec lequel il s'était frappé. Une mère à cheveux blancs, en deuil, accablait de ses malédictions une femme éplorée, agenouillée aux pieds du mort, Céliane! Margueritte resta là avec les autres voisins, il attendit l'arrivée des hommes de police, la fin des interrogatoires, et lorsqu'il fut dûment constaté que le jeune homme couché sur le lit sanglant était bien mort par un suicide, il prit Céliane par la main, et l'emmena. Jusqu'à présent elle n'avait eu que l'attrait du vice et de la haine, elle avait à présent celui du meurtre; et voilà, mon ami, pourquoi vous avez trouvé peinte avec une réalité si poignante la tête de saint Jean-Baptiste que porte sur son bassin d'or la fille d'Hérodiade. Ce tableau, qui fut payé par M. Silveira dix mille francs, vaporisés en quinze jours par le modèle, obtint au salon un si prodigieux succès qu'il fut question de décerner à l'artiste les distinctions les plus enviées; mais comme le flot du récit de Théramène, la commission des récompenses recula épouvantée en apprenant à quel homme elle avait affaire. Mais Margueritte ressemblait au héros du drame; ce qu'il lui fallait, ce n'était pas faveurs vaines! Tout entier à son rôle de Silvandre, il se débattait de plus belle dans le filet de Céliane. Il ne se lassait pas de regarder son sourire couleur de rose; plus que jamais il la crut pure, dévouée, enfant, angélique, amoureuse; plus que jamais il recommença à se blottir dans les allées, à payer des commissionnaires et à suivre des fiacres! Personne cette fois ne prêta la moindre attention au dénoûment de ce long dépit amoureux: le sentiment parisien était fixé! Sans rien demander, on sut bien que tout était fini, quand on revit Margueritte roulant sa cigarette chez les marchands de vin; non pas que l'on pût reconnaître son visage, car, tourné vers le comptoir d'étain, il apparaissait toujours de dos, mais on le devinait à son échine courbée et à ses cheveux jaunes!

—Ah! m'écriai-je, le malheureux!

—Et maintenant, dit Vandevelle, vous connaissez la simple histoire de Margueritte et de ses trois tableaux. Qu'a été ce pauvre homme, aujourd'hui tombé en ruine? Un grand peintre ou un amoureux imbécile? Les trois toiles sont d'incontestables chefs-d'oeuvre, mais le véritable artiste existe-t-il sans la fécondité, qui seule fait de lui un créateur? La nature, cette grande créatrice, s'arrête-t-elle jamais? Une qualité a-t-elle été véritablement possédée, si elle peut s'endormir en de si longues léthargies? Pour moi la question est résolue, malheureusement. N'eût-on jamais vu aucun tableau de Rubens, en en voyant un on devine qu'il en existe mille autres du même maître, et que celui-là a été tiré du néant par une main féconde!

—Oui, repris-je, votre artiste est un monstre adorable, mais enfin un monstre! L'artiste peut aimer, mais à la condition d'adorer dans sa maîtresse la beauté, et non la chair! Et quand même, au lieu d'être une courtisane haineuse, comme Céliane, l'idole serait une femme divine, il ne faut pas qu'elle devienne pour l'artiste l'incarnation palpable de son génie et la puissance créatrice elle-même, car alors vous vous exposez à voir votre génie voler des couverts d'argent et assassiner des fils de famille! La seule et vraie Béatrix du poëte, c'est cette Vénus idéale, immatérielle et vierge, dont le pied se salirait en marchant sur les blanches nuées, et dont la forme surhumaine vivra encore dans les âmes, même après que se seront évanouis les marbres suprêmes dans lesquels la Grèce en a délicatement fixé les lignes toutes spirituelles. Excepté celle-là, toutes nos compagnes ne seront jamais que des concubines, quand même nous les aurions épousées devant les vingt maires des vingt arrondissements de Paris! Mais à propos, il me manque un post-scriptum, car, pour compléter ces équipées, il me semble que votre Margueritte a fini par un mariage, comme les bons vaudevilles?

—Oh! fit Vandevelle, il s'est marié avec Céliane, naturellement! Tous les deux avaient trop bien mérité cette punition du ciel pour qu'elle leur fût épargnée. Margueritte, chassé du logement garni qu'il habitait, avait trouvé un asile à Versailles chez sa mère, pauvre vieille femme qui l'aime encore comme lorsqu'il avait quatre ans, et qui volontiers le bercerait sur ses genoux! Il y avait apporté son buste en marbre de Céliane et l'armoire qui lui servait de support, seul reste qu'il eût conservé de ses splendeurs, et il végétait dans un abrutissement sauvage, semant autour de lui des bouts de cigarettes que sa mère balayait avec une patience ineffable. En allant acheter de l'eau-de-vie dans un de ces mauvais lieux du plus bas étage, où le passant peut varier ses plaisirs comme sur les bateaux de fleurs de la Chine, et qui peuplent la rue de Marly, il y trouva Céliane en robe d'indienne, attablée entre des soldats, Céliane, vieille à trente-trois ans, presque chauve, défigurée par la petite vérole, enrouée et sale, et les joues peintes avec du rouge à deux sous. Mais lui, il la vit telle qu'elle était naguère au bal de la Verrerie, alors qu'il lui disait comme Faust à Marguerite: Ma belle demoiselle! et que flottait, confuse encore dans son cerveau, la cruelle enfant Hélène, rassemblant ses bijoux barbares pour s'enfuir avec le fils d'Ethra, le long des fleuves bordés de lauriers-roses! Cette fois-là, comme les autres, il la prit par la main et l'emmena. Ils se sont mariés un mois plus tard, et depuis lors Margueritte ne va plus chez les marchands de vin pour y boire l'eau-de-vie au goût de poivre; il la boit chez lui, comme vous l'avez vu, dans l'armoire. Céliane, qui le méprise et le hait de tout l'amour qu'il a toujours eu pour elle, le brutalise avec d'horribles façons de mégère, tandis qu'au contraire sa mère le choie comme un bambino et l'endort le soir en lui chantant des chansons de nourrice. Mais, par un singulier caprice de sa folie, il se figure que c'est Céliane qui lui dit des choses douces et sa mère qui le maltraite; quand sa mère lui adresse un de ces mots affectueux qui guérissent les plus cuisantes blessures, il lui lance en dessous un regard de haine, et, sous les injures de Céliane, il s'arrête extasié, comme s'il entendait la harpe d'un ange! Enfin, il croit reconnaître la voix de Céliane dans cette voix qui chante des chansons de nourrice pour l'endormir! Toutefois il se livre contre sa méchante femme à une vengeance à la fois terrible et bien involontaire. Comme, en entrant dans le cabaret où il l'a retrouvée, il a entendu les soldats attablés avec elle la nommer Aglaé, ce nom lui est resté dans la mémoire, et chaque fois que Céliane lui jette les épithètes de crétin ou de misérable, il la remercie avec un charmant sourire, mais toujours en l'appelant: Chère Aglaé! Ainsi, dans son innocente manie, il lui rappelle à chaque instant le bourbier d'où il l'a tirée, car la vérité sort de la bouche des enfants!

—Allons! dis-je avec mélancolie, en voilà un qui a fini sa tâche! S'il doit peindre encore, ce sera «dans les cieux,» comme le poëte Ronsard.

—Qui sait? me répondit Vandevelle d'un air de mystère. Si je vous ai prié de venir, si je vous ai fait ce récit aujourd'hui, c'est qu'il y a un grand événement. Voyez cette lettre à aspect bizarre, écrite sur du papier d'office, qui m'est arrivée par la poste; elle est de Margueritte lui-même! Tenez, regardez-la; ne sent-on pas toute la peine qu'il a eue à l'écrire? Et comme il est facile de deviner les repos qu'il a pris pour aller à l'armoire! Voyez, au bout de tous les cinq ou six mots, l'encre devient pâle, l'écriture faiblit; puis elle reprend, hardie et pleine de sûreté. Cette lettre, où il y a en tout dix-huit lignes, est d'un bout à l'autre transcrite avec deux écritures absolument différentes l'une de l'autre, si bien que, pour en donner une idée juste si on la reproduisait par la typographie, il faudrait composer en romain les mots tracés avec une ferme volonté, et en italique ceux qui ont été tremblés par une main défaillante.

Vandevelle me tendit la lettre, et je lus les lignes suivantes, où se mêlaient si étroitement, hélas! la raison et la folie:

«Monsieur VANDEVELLE, 15, rue des Saints-Pères, Paris.