«Monsieur, vous avez eu pour moi tant de bontés, que j'ose m'adresser à votre coeur généreux. Ceci est la prière d'un mourant; vous l'exaucerez, j'en suis certain, car aucune des souffrances de l'artiste ne vous est inconnue, et vous devinerez ce que j'ai subi de luttes intérieures avant de vous demander la seule chose qui puisse me donner ici-bas une heure d'apaisement. Il me faut deux mille francs, et je vous supplie de me les apporter; mais s'il est vrai que vous ayez trouvé à mes tableaux un mérite au-dessus du vulgaire, vous ne perdrez pas complètement cet argent. Il y a encore un peintre en moi, quoique tout le monde l'ignore; vous aurez donc un tableau. Il représente, sous sa figure de déesse, ma bien-aimée Aglaé, dont j'ai peint l'apothéose en plein ciel, où les génies l'adorent dans un jardin de délices fleuri et rayonnant, parmi le choeur émerveillé des étoiles. J'ai voulu assurer une immortalité glorieuse à celle qui a été mon ange sur cette terre de misère. J'espère, Monsieur, que cette vision, réalisée dans un moment d'inspiration fortifiante, ne vous déplaira pas, et que la possession de la seule toile où j'ai pu faire vivre mon âme compensera un peu le grand sacrifice que je vous demande. C'est le voeu ardent et réellement sincère de

«Votre très-humble, très-reconnaissant et très-dévoué serviteur,

«Pierre MARGUERITTE.»

—Et, dis-je à Vandevelle, vous croyez au tableau?

—Ma foi, fit-il, je ne sais que croire; mais en tout cas, s'il existe, je ne le perdrai pas par avarice et faute de m'être exposé à sacrifier deux mille francs. Par malheur, sa description naïve donne l'idée d'un décor du spectacle de Séraphin, et, en supposant que tout ceci ne soit pas rêverie pure, j'ai bien peur que le pauvre Margueritte n'ait peint qu'une enseigne pour les baraque de la foire. Enfin, je jouerai sur cette carte! D'ailleurs, les deux mille francs dussent-ils lui être offerts comme un présent, je les porterai encore au pauvre Margueritte. Je veux qu'il meure en paix et qu'il puisse satisfaire son dernier désir. Si les pauvres gens qui périssent dans un naufrage n'étaient pas séparés du monde vivant par l'immensité des mers, qui de nous leur refuserait quelque chose? Eh bien, ce malheureux artiste est cela, un naufragé aux doigts crispés sur une planche qui sombre et que le gouffre engloutit. Partons pour Versailles.

Comme nous traversions le corridor noir qui conduit à la chambre de Margueritte, nous entendîmes une voix perçante et enrouée, rendue tremblante par la colère. C'était Céliane qui injuriait son mari, comme de coutume; mais elle se tut en entendant frapper à la porte. Nous entrâmes, et tout de suite je vis cette affreuse créature, ô misère! ajustée comme une baladine de tréteaux, avec des loques et des bijoux de cuivre, lissant de la main ses rares cheveux, roux sous la pommade, et nous regardant avec son oeil stupide et féroce. A côté d'elle, sur la table, il y avait des oripeaux dorés qu'elle ravaudait, et sur lesquels elle cousait des paillettes, bleues de vert-de-gris. Comme l'autre fois, des casseroles, des plats non lavés étaient épars; mais la mère, pâle, triste, très-digne sous ses cheveux blancs, surveillait, assise près de la cheminée, une marmite pleine d'eau, évidemment destinée à réparer ce désordre, et, tout en se livrant aux travaux du ménage, elle contemplait son fils avec des regards fous d'amour; il n'était pas difficile de voir qu'elle avait aussi sa démence. Margueritte venait de refermer son armoire; il marchait, et essuyait de sa main maigre ses lèvres pendantes, où perlaient encore des gouttes d'eau-de-vie.

—Pardon, monsieur Vandevelle, dit Céliane, de vous recevoir dans une chambre si mal rangée.

—C'est à nous, madame, de nous excuser, fit Vandevelle.

—Mais, continua la cruelle mégère, que voulez-vous que nous fassions avec ce crétin, avec ce méchant homme qui nous fait tourner les sangs! Ah! monsieur, si vous pouviez obtenir qu'on nous le mette aux Incurables! A quoi est-ce bon, un ivrogne pareil? A se faire du mal et à en faire aux autres. Ah! fichue galère!

La vieille femme adressait à Céliane des gestes suppliants.