Tout à coup j'eus une inspiration du ciel, un de ces éclairs qui, au moment des grandes batailles, illuminent d'une soudaine clarté le génie des capitaines.
J'avais trouvé mon affaire.
Messieurs, vous connaissez tous la marquise de T…, cette femme restée seule d'un grand siècle comme la figure vivante de la Courtoisie, cette grande dame qui fut aimée par un roi et par un poëte, et qui, presque centenaire, garde encore pour un historien à venir, les précieuses traditions de la politesse et des élégances françaises. Dès ce temps-là, la marquise m'honorait d'une amitié maternelle, et de tous les triomphes plus ou moins vides que j'ai dus à mon art, celui-là est le seul dont j'aie jamais été fier!
La dernière fois que je l'avais visitée dans son petit château de Bellevue, dans cette maison de briques roses peinte par Boucher, et où le grand Watteau lui-même a laissé tomber de sa palette radieuse quelques scènes attendrissantes et mélancoliques de son aventureuse élégie aux cent actes divers, j'avais trouvé la marquise très-triste. Les pieds sur ces tapis dont le moindre est un poëme comme L'Astrée, aux lueurs des torches voluptueuses, entourée de ces meubles contournés par les mains de la Grâce elle-même et sur lesquels les fleurs de marqueterie, déjà pâlissantes, se fanaient parmi les lacs d'amour, cette grande femme se sentait vaincue et désolée en voyant ainsi tomber autour d'elle tout ce qui avait été enfant au temps de sa jeunesse. Dans son parc dessiné par quelque noble élève de Lenôtre, dans ce lieu de délices où, reflétées par les eaux tranquilles, les naïades souriantes se mouraient sous le vert rideau des charmilles; parmi ces calmes vestiges d'un monde évanoui, la marquise faiblissait en sentant le souvenir l'abandonner, et enfin elle avait peur de ne pas mourir debout, une rose fleurie à la main, comme il convient à une femme de sa beauté et de sa race.
—Léon, m'avait-elle dit, vous pouvez me rendre un grand service, et je sais que vous êtes heureux d'obliger, comme nous l'étions autrefois. Vous le savez, je ne puis guère causer avec les livres; vos livres sont trop difficiles à vivre! De mon temps, les romans étaient pour nous des amis avec lesquels nous faisions de l'esprit et de l'amour comme avec nos autres amis; mais les vôtres, pour y trouver du plaisir, hélas! il faut d'abord les supplier de se laisser lire! Et puis, avouez, mon enfant, que vos poëmes n'ont rien compris à cette grande époque qui eut horreur de la laideur et de la mort, comme la Grèce d'autrefois.
—Ah! madame la marquise, répondis-je en tremblant, n'attendez pas de moi un livre qui vous rende ces joies du printemps et de la jeunesse! Tout au plus, au milieu de notre vie agitée à tous les vents, je pourrais raconter, dans quelque rhapsodie écrite au hasard, les faiblesses et les révoltes de nos âmes maladives qui ont soif de la joie et qui ne savent la chercher décidément ni sur la terre ni dans le ciel! Je pourrais faire agoniser devant vous une victime pâle et glacée, levant encore sur un lâche amant ses regards que voilent déjà les ténèbres de la mort! Mais un livre calme et spirituel, à lire les pieds sur les chenets, n'attendez pas cela de nous, madame, qui avons trop souffert et aussi trop espéré.
—Cher enfant, me dit la marquise, je ne vous demande pas un chef-d'oeuvre, hélas! C'est à peine si on en écrivait pour moi, du temps que Lancret peignait ce portrait où j'étais représentée en Diane demi-nue, avec mes lévriers couleur de rose! Ce que je vous demande, c'est une double bonne action à faire, quelque jeune homme savant et pauvre à sauver de la misère. Peut-être existe-t-il (et s'il existe, vous devez le connaître), un jeune poëte, grand et modeste, vaincu par l'envie ou par la misère, et qui consentirait à être le secrétaire d'une vieille femme qui n'a pas de lettres à écrire! En un mot, mon enfant, voilà ma dernière folie, je voudrais un secrétaire, assez instruit pour me parler de mes poëtes et de mes grandes dames comme s'il les avait connus. Je suis encore très-riche, et peut-être, pardonnez-moi cette dernière ambition, peut-être les ombrages et les fontaines de ce parc abandonné pourraient-ils encore donner à la France un poëte, auquel, moi, j'aurais donné d'abord cette médiocrité dorée que vous aimez, avec le calme, l'indépendance et la charmante oisiveté des retraites silencieuses.
Chercher la pierre philosophale aurait été plus court que de trouver ce jeune homme savant et modeste, et toutefois j'avais promis à la marquise de soulever, comme Asmodée, les toits de toutes les mansardes pour lui trouver ce livre vivant.
Peine inutile, comme vous pensez bien! mais une fois, en voiture avec Jodelet, je songeai à ces promesses, et comme je vous le disais, ce fut un éclair de génie. Lui seul peut-être était assez savant pour sauver la marquise et pour jouer auprès d'elle ce beau rôle de soeur de charité littéraire.
—Connais-tu ton dix-huitième siècle? lui demandai-je.