—Je crois que oui, me dit-il négligemment; et il se mit à me parler de la cour de Louis XV comme s'il y avait vécu toute sa vie.
Chose étrange! dans son insouciante existence de vingt-deux ans, Jodelet avait tout lu, et peut-être était-il arrivé au dégoût à force de science.
Le lendemain, quand je le présentai à la marquise, sous les ombrages de Bellevue, Jodelet, qui est né pour jouer tous les rôles, s'était mis en train d'avoir de grandes manières. Ses cheveux blonds, tourmentés par la bise, avaient l'air de la chevelure poudrée d'un marquis; mon habit noir lui allait comme s'il eût été taillé pour lui par le tailleur de Richelieu; il prenait du tabac à la rose et chiffonnait avec des airs de prince le jabot d'une de mes quatre chemises à jabot, seul héritage de mon grand-père!
Explique cela qui voudra! Jodelet fut grand seigneur comme la marquise fut grande dame. Moi-même, en écoutant sa conversation, ébloui, fasciné, je me trouvai transporté dans ce monde de scepticisme et d'élégance, avec les chevaliers, les paillettes, les épées en verrouil, les femmes en poudre, en paniers, en taille mince bariolée de soie et de dentelles, avec les bichons, les abbés, les rondeaux redoublés et les vers à mettre en chant! Parfois, dans cette causerie folle, étincelante, vague et poétique comme un rêve, je voyais bleuir autour de moi les forêts où le grand Watteau égare dans une lumière incertaine et divine son peuple de héros d'amour, frappés au coeur, mais cachant sous les livrées de la joie le désir inextinguible qui les dévore. J'y voyais sourire les Cidalises et les Florices enamourées, les Dorilas frappées de langueurs mortelles, tout ce troupeau fuyant vers Cythère sur une galère confiée aux flots infidèles!
A vrai dire, je vécus comme en songe jusqu'à l'heure où, repartant pour Paris, je laissai Jodelet installé chez la marquise avec six mille francs d'appointements et un pavillon où M. de Buffon aurait pu écrire en manchettes, le tout à la charge de lire la Gazette de France à la marquise et de causer avec elle du dix-huitième siècle.
Je vous l'avouerai très-naïvement, j'étais fier de mon ouvrage, j'avais résolu un problème qui eût fait reculer d'effroi M. de Humboldt lui-même. Enfin, pour parler comme Flambeau dans une charge devenue célèbre, Jodelet était domestique et il n'était pas domestique; il était domestique si l'on veut et il ne l'était pas si l'on ne veut pas; il était peut-être valet pour lui et il ne l'était pas pour les autres!
Ainsi je me berçais dans la gloire de mon triomphe, et considérez, mes amis, à quel point l'amour-propre d'auteur nous égare, tous tant que nous sommes! Mais je veux laisser parler la marquise, car je n'oublierai jamais avec quelle verve d'indignation cette excellente femme me raconta les nouvelles espiègleries de Jodelet.
—D'abord, me dit-elle, je fis prier votre ami de vouloir bien venir dîner avec moi, il me répondit qu'il mangerait à l'office, comme c'était le devoir de sa condition. Le lendemain, il me demanda quand sa livrée serait prête, et il me supplia de lui donner ma femme de chambre en mariage. Que vous dirai-je? En votre faveur, mon cher Léon, je m'étais imposé de prendre tout cela pour d'excellentes plaisanteries de chevalier en vacances, bien qu'elles me parussent un peu jeunes, adressées à une femme de mon âge. Malgré tout, j'aurais gardé mon secrétaire, car j'y tenais comme on tient à sa dernière fantaisie, mais jugez vous-même si cela m'a été possible!
—Bon, m'écriai-je, je gage qu'il vous aura brisé quelque meuble précieux ou quelque vase de vieux Sèvres, pour pasticher Jocrisse.
—Ah! si ce n'était que cela! s'écria la marquise. Votre ami, mon cher Léon, annoncé ici comme le fantôme de M. de Lauzun, me disait qu'il était fantaisiste! et mettait des gilets de cachemire écarlate. Il a absolument refusé d'ouvrir La Gazette, et il me lisait malgré moi un journal qui s'appelle Le Charivari. Enfin, sous prétexte qu'il était mon secrétaire, il prétendait que j'étais obligée d'écouter ses ouvrages, et il m'a forcée à entendre tout un livre qui avait pour titre: De l'inutilité de l'Amour, des Arts et de la Littérature!