—Malheureux enfant! s'écria-t-elle. Madame de Lillers? Ah! mieux vaudrait une courtisane! elle n'a pas de coeur!
Madame de Créhange n'osait rien dire pour consoler Raoul; elle voulut du moins pleurer avec son fils. Elle pleurait et leurs larmes se mêlaient dans le silence.
On frappa à la porte. C'était Julien de Chantenay, le meilleur ami de Raoul de Créhange et de sa mère. Raoul essuya ses larmes et s'enfuit précipitamment.
—Julien, Julien, dit madame de Créhange, voyez mon pauvre enfant; oh! comme il est malheureux! il aime… O Julien, savez-vous qui? Sylvanie de Lillers! allez le consoler, n'est-ce pas? Il faut qu'il vous dise tout. Oh! il ne refusera pas, j'en suis sûr, il vous aime tant!
—Hélas! madame, répondit Julien, vous réveillez toutes mes craintes. Notre pauvre Raoul est perdu. Vous connaissez madame de Lillers; vous savez son admirable beauté, sa pâleur qui la fait ressembler à une morte. Eh bien! jamais aucune émotion n'a mis de roses sur ce visage impérieux; ses dents sont des perles, mais elles n'ont jamais souri. Ses yeux verts et profonds comme la mer ne s'animent jamais sous l'arc inflexible de ses sourcils, et le vent lui-même ne ride pas ses magnifiques cheveux. Tout est mystère chez cette femme. Quand M. de Lillers mourut, à la suite d'un duel toujours inexpliqué, la belle Sylvanie n'a pas sourcillé en voyant la tête sanglante et fracassée de celui qui la rendait heureuse. Hélas! voilà la femme que Raoul aime d'un tel amour!
—Ah! qu'ai-je fait! s'écria madame de Créhange frappée d'une réflexion soudaine, elle doit venir ici, elle! et c'est demain même. O Julien, j'ai pu ordonner une fête et inviter madame de Lillers, j'étais donc folle! Mais non, certes, je ne veux pas voir cette créature maudite. Grâce au ciel, il est encore temps de prévenir ce nouveau malheur: je vais écrire!
—N'en faites rien, madame. Au point où en est venue la passion de ce malheureux enfant, l'absence est funeste. La froideur de Sylvanie le déchire, mais il meurt en ne la voyant pas.
—Mon Dieu! mon Dieu! s'écria encore madame de Créhange, véritablement désolée et semblable à une Niobé qui voit tomber son dernier enfant.
Julien descendit à la hâte et se mit à chercher Raoul qui était allé cacher sa profonde tristesse sous les épais massifs du parc. Il faisait alors tout à fait nuit, et la lune argentait faiblement les contours des feuillages découpés.
Julien de Chantenay était, dans toute la rigueur du mot, un gentilhomme. Il terminait dignement une race illustre. Une entière conformité de goûts et d'idées l'avait rapproché de Raoul, auquel, malgré une assez grande différence d'âge, il avait voué une amitié toute fraternelle. Plus tard, quand il connut madame de Créhange, il ne put résister aux charmes de sa beauté et de son esprit, et en devint éperdument amoureux. Ce fut une de ces passions qui remplissent la vie et la brûlent jusqu'au dernier soupir. Mais Julien savait le coeur de madame de Créhange fermé à tout amour; il ne parla jamais. La noble femme sut apprécier ce silence et voua à Julien une amitié inaltérable. Au milieu de cette famille de son choix, Julien de Chantenay vécut aussi heureux qu'on peut l'être avec une passion sans espoir, jusqu'au jour où une autre passion plus fatale encore le fit trembler pour Raoul, qu'il chérissait comme son seul ami, et aussi comme l'enfant d'une femme idolâtrée.