Raoul s'était assis sur un vieux banc de pierre, humide et couvert de mousse. Julien le prit par le bras et le ramena au château à pas lents. Quand les deux jeunes gens furent rentrés et installés dans la chambre de Raoul; quand les bougies brillèrent dans les flambeaux d'argent, et jetèrent leurs vives lueurs sur la tenture de Perse aux fleurs luxuriantes, Julien parla le premier, en posant ses pieds sur les chenets polis où venait déjà se mirer la flamme, car à la campagne on a encore la bonne habitude de faire du feu toute l'année.

—Raoul, dit-il, il faut te confier à nous; ta mère est désolée. Je sais combien il en coûte pour remonter le cours de ses espoirs et de ses désenchantements; mais il le faut. Ton coeur se brise et ne peut contenir cet ennui qui le déborde. Dis-moi toutes tes folies, toutes tes misères, bien patiemment, une à une, et je les écouterai en frère; mon coeur sera avec le tien. C'est une bien triste histoire, n'est-ce pas?

—Oh! bien triste en effet, dit Raoul, mais écoute-la. Au fait, qui pourrait me comprendre et me soulager, sinon vous deux, les deux seuls êtres qui m'aimiez? Pardonne-moi seulement le désordre de mes souvenirs.

Tu connais Sylvanie; c'est chez ma mère, dans un bal, que je l'ai vue pour la première fois. Au milieu de toute cette gaze, de tout ce satin, au milieu de ces fleurs, de ces perles, de ces diamants, de cette lumière tumultueuse, qu'un bal parisien fait tourbillonner devant les yeux lassés; au milieu de cet enivrement de parfums, de mains gantées, de blanches épaules, seule, madame de Lillers se détachait comme une figure pensive. En l'apercevant, je vis passer devant moi toutes nos idées sur le calme et la majesté de l'art antique. Jamais je n'avais vu à un être vivant une bouche aussi rigide; j'admirais surtout, avec une sorte d'effroi, ces beaux cheveux fauves que tu lui connais, et qui ne semblent pas appartenir à une mortelle: des cheveux de déesse païenne et de sainte extasiée. Dès qu'elle parut, je sentis que ma volonté était morte et mon âme enchaînée. Toute la nuit, malgré moi-même, mes yeux furent attachés sur les siens.

Étrange femme! Elle était vêtue pour le bal; mais sa robe avait l'air d'une chlamyde. Sur elle la gaze devenait pierre. On chantait et elle chantait; on dansait et elle dansait: la valse l'entraînait comme tout le monde dans ses mille replis; mais au milieu de son chant, au milieu de sa danse, elle semblait comme emprisonnée dans les liens d'un rhythme inflexible. C'était une ode vivante. Quand sa voix se jouait dans les mille difficultés italiennes, on croyait, par moments, à son émotion, et son émotion vous gagnait; mais on sentait bien vite qu'elle n'atteignait les cordes des pleurs qu'à force de précision et de calcul, et on avait honte d'être ému. Chez elle, la voix, cette seconde âme, n'était qu'un instrument bien réglé. A la fin du bal, à ce moment des yeux noyés, des fleurs brisées, des mains furtives, je croyais parfois la voir entraînée, comme nous tous, par la musique, par ces dernières clartés qui luttent avec le jour naissant, par ce magnétisme de l'amour qui circule dans les mains frémissantes; mais alors, elle exécutait quelque pas difficile avec une grâce savante et ingénue, et en relevant la tête, je retrouvais sur sa figure son invariable demi-sourire de nymphe héroïque.

Je te dépeins aujourd'hui cette femme comme elle est, Julien, mais non comme je la vis alors. Ce jour-là, elle m'apparut comme une harmonie au milieu de l'harmonie, comme la lumière dans la lumière, comme un chant au milieu de mes rêves poétiques. Quelle qu'elle fût, je l'aimais avec adoration. Depuis, je la revis tous les jours; le soir aux deux Opéras, où chacun la remarquait, l'adorait de loin, un large bouquet de lilas blanc à la main en toute saison, penchée au bord de sa loge dorée, semblable à une fleur d'albâtre dans une coupe d'or; dans le jour, malgré le peu de sympathie de ma mère pour madame de Lillers, j'entraînais ma mère chez elle. Enfin, quelquefois j'y allais seul. Nous faisions de la musique ensemble. J'essayai de lui dire mon amour avec la langue divine de Rossini et de Mozart. O folle Rosine! O Anna! O Desdemone!

Elle était tout cela pour moi; sa voix seule était pour moi un orchestre, une tragédie. Oh! comme j'entendais résonner dans mon âme les harpes de la mélancolie et de la tristesse, les flûtes et les clairons de l'amour vainqueur! Julien! Julien! te dirai-je toutes mes alternatives de triomphe et d'abattement! Mon amour était toute ma vie, il éclatait dans ma voix, dans mes gestes, dans mes regards que je ne pouvais maîtriser. Elle le lisait à livre ouvert. Moi aussi, il me semblait parfois qu'elle laissait aller son âme à cette douce pente; je croyais entendre trembler sa voix; puis tout à coup elle redevenait la statue implacable dont je t'ai parlé et alors il me semblait avoir rêvé.

Quelquefois, quand j'arrivais, elle m'accueillait avec impatience, avec amertume; elle m'avait attendu une heure à sa fenêtre comme une Elvire désolée; je voulais me justifier et elle ne m'écoutait plus; elle me parlait de modes et de parures. J'étais à l'agonie. D'autres fois elle avait oublié qu'elle m'attendait, elle me traitait comme un étranger, et cependant elle me demandait compte de mes regards, de mes pensées, et je lui expliquais tout; je me justifiais, je lui appartenais comme un esclave. Souvent elle se laissait entraîner sur le terrain charmant des causeries d'amour; alors il semblait qu'elle avait sur les lèvres quelque parole venue du coeur; puis elle s'arrêtait tout à coup, comme si elle avait oublié ce qu'elle allait dire. Elle me renvoyait avec quelques brimborions, que sais-je? une fleur fanée, un gant flétri, un vieux ruban. J'étais fou alors. Et le lendemain je voyais quelque sigisbée mal accroupi sur un mauvais cheval galoper près de la calèche de Sylvanie; et elle lui répondait avec toutes ses grâces, elle était belle pour lui et ne semblait plus me connaître.

Je ne sais combien cela dura de temps; mais si cela avait duré un jour de plus, je serais mort. Enfin un soir, un soir d'été, je m'en souviens, nous étions seuls, il faisait nuit; elle s'était amusée pendant des heures entières à me torturer avec ses jalousies feintes, à m'élever sans cesse dans les cieux d'or de l'espérance pour me faire tomber après dans les abîmes sans fond du doute. Je n'y tenais plus, j'avais le coeur brisé, et je sentis tous les vagues bouillonnements de l'orgueil se révolter dans mon sein comme un océan.

—Mais, madame, m'écriai-je enfin avec épouvante, je ne vous ai rien demandé, moi!