THÉOPHILE GAUTIER

CONSTANTINOPLE

PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
11, RUE DE GRENELLE, 11

1891

ŒUVRES COMPLÈTES DE THÉOPHILE GAUTIER
PUBLIÉES DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume.

Poésies complètes. 1830-18722 vol.
Émaux et Camées. Édition définitive, ornée d’un Portrait à l’eau-forte, par J. Jacquemart1 vol.
Mademoiselle de Maupin1 vol.
Le Capitaine Fracasse2 vol.
Le Roman de la Momie1 vol.
Spirite, nouvelle fantastique1 vol.
Voyage en Russie1 vol.
Voyage en Espagne1 vol.
Voyage en Italie (Italia)1 vol.
Constantinople1 vol.
Nouvelles (La Morte amoureuse. — Fortunio, etc.)1 vol.
Romans et Contes (Avatar. — Jettatura, etc.)1 vol.
Tableaux de Siège. — Paris, 1870-18711 vol.
Théâtre (Mystère, Comédies et Ballets)1 vol.
Les Jeunes France, romans goguenards1 vol.
Histoire du Romantisme, suivie de Notices romantiques et d’une Étude sur les Progrès de la Poésie française (1830-1868)1 vol.
Portraits contemporains : littérateurs, peintres, sculpteurs, artistes dramatiques, avec un portrait de Th. Gautier, d’après une gravure à l’eau-forte, par lui-même, vers 18331 vol.
L’Orient2 vol.
Fusains et Eaux-fortes1 vol.
Tableaux à la plume1 vol.
Les Vacances du Lundi1 vol.
Les Grotesques1 vol.
Loin de Paris1 vol.
Portraits et Souvenirs littéraires1 vol.
Guide de l’amateur au Musée du Louvre1 vol.
Souvenirs de théâtre, d’art et de critique1 vol.
Caprices et zigzags1 vol.
Un Trio de Romans1 vol.
Partie carrée1 vol.
Entretiens, souvenirs et correspondance, recueillis par Émile Bergerat1 vol.

Paris. — Impr. F. Imbert, 7, rue des Canettes.

CONSTANTINOPLE

I
EN MER

« Qui a bu boira, » assure le proverbe ; on pourrait modifier légèrement la formule, et dire avec non moins de justesse : « Qui a voyagé voyagera. » — La soif de voir, comme l’autre soif, s’irrite au lieu de s’éteindre en se satisfaisant. Me voici à Constantinople, et déjà je songe au Caire et à l’Égypte. L’Espagne, l’Italie, l’Afrique, l’Angleterre, la Belgique, la Hollande, une partie de l’Allemagne, la Suisse, les îles grecques, quelques échelles de la côte d’Asie, visitées à plusieurs époques et à diverses reprises, n’ont fait qu’augmenter ce désir de vagabondage cosmopolite. Le voyage est peut-être un élément dangereux à introduire dans la vie, car il trouble profondément et cause des inquiétudes semblables à celles des oiseaux de passage prisonniers au moment des migrations, si quelque circonstance ou quelque devoir vous empêche de partir. On sait que l’on va s’exposer à des fatigues, à des privations, à des ennuis, à des périls même, il en coûte de renoncer à de chères habitudes d’esprit et de cœur, de quitter sa famille, ses amis, ses relations, pour l’inconnu, et cependant l’on sent qu’il est impossible de rester, et ceux qui vous aiment n’essayent pas de vous retenir et vous serrent silencieusement la main sur le marchepied de la voiture. En effet, ne faut-il pas parcourir un peu la planète sur laquelle nous gravitons à travers l’immensité, jusqu’à ce que le mystérieux auteur nous transporte dans un monde nouveau pour nous faire lire une autre page de son œuvre infinie ? N’est-ce pas une coupable paresse d’épeler toujours le même mot sans jamais tourner le feuillet ? Quel poëte serait satisfait de voir le lecteur s’en tenir à une seule de ses strophes ? Ainsi chaque année, à moins d’être cloué sur place par les nécessités les plus impérieuses, je lis un pays de ce vaste univers qui me paraît moins grand à mesure que je le parcours et qu’il se dégage des vagues cosmographies de l’imagination. Sans aller précisément au Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques-de-Compostelle, à la Mecque, je fais un pieux pèlerinage aux endroits de la terre où la beauté des sites rend Dieu plus visible ; cette fois je verrai la Turquie, la Grèce et un peu cette Asie hellénique où la beauté des formes s’unit aux splendeurs orientales. Mais terminons là cette courte préface (les moins longues sont les meilleures), et mettons-nous en route sans plus tarder.