Si j’étais un Chinois ou un Indien arrivant de Nanking ou de Calcutta, je vous décrirais avec soin et prolixité le chemin de Paris à Marseille, le railway de Châlons, et la Saône, et le Rhône, et Avignon, mais vous les connaissez aussi bien que moi, et d’ailleurs, pour voyager dans un pays, il faut être étranger : la comparaison des différences produit les remarques. Qui de nous noterait qu’en France les hommes donnent le bras aux femmes, particularité qui étonne un habitant du Céleste empire ? Supposez donc, sans transition, que je suis sur le port, et que le Léonidas chauffe en partance pour Constantinople. Le Midi se déclare déjà par un gai soleil qui tiédit les dalles et fait pépier des centaines d’oiseaux exotiques dans les cages exposées à la devanture de deux marchands oiseleurs : les aras réjouis débitent leur répertoire, les bengalis battent des ailes, se croyant chez eux ; les ouistitis gambadent légèrement, se grattent l’aisselle, vous regardent de leurs yeux presque humains, et vous tendent amicalement leurs petites mains fraîches à travers les barreaux, insoucieux encore de la phthisie qui les fera tousser sous la ouate aux froids salons parisiens ; il n’est pas jusqu’aux mornes tortues qui ne se démènent dans leur carapace et ne se raniment à ce rayon vivificateur ; en quarante heures j’ai passé de la pluie torrentielle au bleu le plus pur. J’ai laissé l’hiver derrière moi, et je trouve l’été ardent et splendide ; je vais prendre une glace, idée qui m’eût fait frissonner avant-hier sur le boulevard de Gand ; j’entre au café Turc : je me dois cela à moi-même, puisque je pars pour Constantinople ; c’est un très-beau café, ma foi. Cependant je ne vous en parlerais pas, malgré son luxe de miroirs, de dorures, de colonnettes et d’arcades, sans une charmante salle à l’entre-sol, décorée de peintures d’artistes exclusivement marseillais : c’est un musée local très-curieux et très-intéressant. Les boiseries sont divisées en panneaux représentant divers sujets abandonnés à la fantaisie du peintre. — Loubon, dont on a admiré à Paris les paysages poudroyants de soleil et les grands troupeaux cheminant sur des terrains de pierre ponce, a fait là son chef-d’œuvre, et un chef-d’œuvre, — une Descente de Bufles par un ravin aux approches d’une ville d’Afrique. La lumière brûle la terre blanche sur laquelle se projette l’ombre bleue des bêtes difformes qui suivent la pente dans des poses de raccourci, se déhanchant, heurtant leurs genoux cagneux, levant leurs mufles baveux et lustrés pour humer l’air torride ; les retardataires sont pressés par l’aiguillon d’un sauvage pasteur hâve et bistré. Au fond, les murs de craie de la ville, se détachant sur un fond de ciel indigo, ferment nettement l’horizon. C’est libre, ferme et franc. Decamps ne ferait pas mieux. M. Brest, qui avait exposé, il y a deux ans, au Salon, un bel intérieur de forêt, a peint deux paysages d’une couleur charmante et d’une délicieuse fantaisie : un étang au milieu d’un bois d’arbres exotiques reflétés par les eaux endormies, sur le bord desquelles stationnent, au haut de leurs longues pattes, des phénicoptères aux ailes roses, guettant le passage d’un poisson ou d’une grenouille. Une allée de parc avec un premier plan d’architecture, un perron à colonnes et à balustres, par où descendent des dames et des seigneurs qu’attendent des chevaux de main tenus par des servants ; — pour rappeler la dénomination du café, M. Lagier a représenté un Turc faisant le kief après avoir fumé l’opium ou le hachich, et voyant danser dans la vapeur bleue une foule de houris infiniment plus séduisantes que celles du Paradis de Mahomet de M. Schopin. Il y a aussi une espèce de Conversation orientale, de M. Reynaud, à costumes éclatants et capricieux, qui se passe devant une muraille blanche à moitié drapée d’un manteau de verdure et de fleurs d’un ton superbe, et des marines d’un artiste dont le nom m’échappe malheureusement, mais qui sont très-remarquables et pourraient se soutenir à côté d’Isabey, de Durand Brager, de Gudin et de Melby. Le nom qui me fuyait en écrivant la ligne précédente me revient maintenant, par une de ces bizarreries de mémoire qu’on ne saurait s’expliquer ; c’est Landais que s’appelle cet habile peintre. N’oublions pas deux paysages de M. Maggy, solides de dessin et robustes de ton, entremêlés d’animaux que ne désavouerait pas Palizzi. Il serait à désirer que cette galerie marseillaise, perdue dans un café, fût lithographiée et publiée. Cet exemple de décoration intelligente devrait bien être suivi à Paris, où l’on abuse un peu trop du luxe bête des glaces, des dorures et des étoffes.

Vous avez lu sans doute les spirituelles plaisanteries de Méry sur l’altération de Marseille et la tristesse des fontaines, qui, à force d’architecture, tâchaient de faire oublier qu’elles manquaient d’eau. Les travaux de détournement de la Durance sont achevés, et chaque bastide s’enorgueillit aujourd’hui d’un bassin et d’un jet d’eau. Il en est qui poussent la fatuité jusqu’à la cascade. Marseille va être entourée bientôt d’une foule de Versailles, de Marly et de Saint-Cloud en miniature ; avant peu, j’en ai bien peur, ces magnifiques terrains calcinés de lumière, ces beaux rochers couleur de liége et de pain grillé seront revêtus de végétation, et le vert-épinard, joie des propriétaires, terreur des paysagistes, fera disparaître cette étincelante aridité.

L’ancre est levée ; les roues frappent l’eau ; nous voilà sortis du port ; on longe des côtes escarpées, décharnées, effritées, pareilles à celles de l’autre côté de la Méditerranée. Je ne sais pas si on l’a remarqué, Marseille et ses environs sont beaucoup plus méridionaux que leur latitude ne semble le comporter. Vous avez là des aspects africains d’une âpreté aussi chaude qu’en Algérie, et la physionomie du Midi s’y dessine d’une façon très-violente. Des contrées situées deux ou trois cents lieues plus au sud ont souvent l’air plus septentrional : ces roches ravinées, dont la base plonge dans une mer du bleu le plus foncé, s’ouvrent quelquefois et laissent apercevoir une ville lointaine, entourée de ses bastides qui tachètent la campagne de leurs mille points blancs.

L’on rencontre çà et là quelques navires aux voiles gonflées, se dirigeant vers le port où ils espèrent arriver avant la nuit ; puis la solitude se fait, les côtes disparaissent dans l’éloignement, la houle du large se fait sentir ; on ne voit plus que le ciel et l’eau. Quelques légers moutons floconnent sur le bleu pâturage de la mer. Un poëte antique y aurait vu les troupeaux de Protée. Le soleil, que n’accompagne aucun nuage, plonge à l’occident comme un boulet rouge et semble fumer en entrant dans l’eau. La nuit arrive, nuit sans lune ; une rosée saline s’abat sur le pont et pénètre les vêtements de son âcre humidité ; les cigares tombent lentement en cendre, aspirés par des lèvres où la nausée se déciderait au premier coup de tangage un peu fort. Les passagers descendent un à un et s’accommodent comme ils peuvent dans les tiroirs qui servent de lit. Pour être bercé par la vague plus régulièrement que jamais enfant ne le fut par sa nourrice, on n’en dort pas mieux, et l’on fait des rêves extravagants entrecoupés par la cloche qui pique l’heure et marque le quart aux matelots.

Dès l’aube on est sur pied ; rien encore que ce cercle de deux ou trois lieues dont le vaisseau est le centre, et qui se déplace avec lui, et qu’on est convenu d’appeler l’immensité de la mer et l’image de l’infini, je ne sais trop pourquoi, car l’horizon qu’on découvre du haut de la moindre tour ou de la montagne la plus ordinaire est cent fois plus vaste.

Il fait jour tout à fait, et sur la gauche le capitaine signale une terre, qui est la Corse. Je ne vois, même avec une lorgnette, qu’une légère brume à peine discernable des pâles teintes du ciel matinal. Le capitaine avait raison. Le bateau marche : la vapeur grisâtre se condense, se raffermit ; des ondulations de montagnes se dessinent, quelques points s’éclairent, des touches jaunes marquent les escarpements dénudés, des plaques noirâtres, les forêts et les endroits recouverts de végétation. Là-bas au nord, vers cette pointe, doit être l’Isola-Rossa ; plus loin, cette blancheur crayeuse qui se confond avec la terre, c’est Ajaccio. Mais on passe trop au large, ce qui me contrarie beaucoup, pour discerner aucun détail. On côtoie ainsi toute la journée à distance cette Corse énergique et sauvage, aux mœurs poétiquement féroces, aux vendettes éternelles, que le progrès rendra bientôt semblable à la banlieue de Paris, à Pantin ou à Batignolles. — Ce serait peut-être ici le lieu de placer un morceau brillant sur Napoléon ; mais j’aime mieux éviter ce lieu commun facile, et je me bornerai à remarquer en passant quelle influence les îles ont eue sur la destinée de ce héros presque fabuleux déjà, et dont nous voyons se former la légende sous nos yeux : une île lui donne naissance ; tombé, il repart d’une île et meurt dans une île, tué par une île ; il sort de la mer et s’y replonge. Quel mythe l’avenir bâtira-t-il là-dessus, lorsque l’histoire fugitive aura disparu pour laisser la place au poëme éternel ? Mais l’on aperçoit les sept moines, écueils formés de roches, ayant en effet l’apparence de capucins encapuchonnés et rangés à la file ; l’on approche du passage étroit qui sépare la Corse de la Sardaigne du côté de Bonifaccio.

Grèce qu’on connaît trop, Sardaigne qu’on ignore.

Un canal extrêmement étroit divise les deux îles, qui visiblement n’ont dû en faire qu’une avant les cataclysmes diluviens et les soulèvements volcaniques ; on voit très-distinctement la rive de chaque pays : ce sont des collines montagneuses assez escarpées, mais sans grand caractère ; quelques rares maisons aux murs jaunes, aux toits de tuiles, parsèment le rivage, qui sans cela semblerait celui d’une île déserte, car on n’y découvre aucune trace de culture ; deux ou trois barques à la voile latine voltigent comme des mouettes d’un bord à l’autre.

Du côté de la Sardaigne, on nous fait remarquer, ce qui est la principale curiosité de l’endroit, une agrégation bizarre de roches sur le sommet d’une colline, qui dessinent très-exactement, par leurs angles et leurs sinuosités, la forme d’un gigantesque ours blanc des mers polaires ; on distingue, sans y mettre la moindre complaisance, comme cela arrive souvent pour ces sortes de prodiges, l’échine, les pattes, la tête allongée de l’animal : le port, l’allure, la couleur, tout y est. A mesure qu’on approche, les profils se perdent, les formes se confondent ou se présentent sous une incidence défavorable. L’ours redevient rocher. Le passage est franchi. L’on suivra dans toute sa longueur la côte de Sardaigne qui fait face à l’Italie, comme dans la journée on a longé la côte de Corse qui regarde vers la France. Malheureusement la nuit vient, et nous serons privés de ce spectacle ; la Sardaigne passera près de nous comme un rêve dans l’ombre. Je ne connais rien au monde de plus contrariant que de traverser de nuit un site qu’on désire voir depuis longtemps. Ces mésaventures arrivent fréquemment, maintenant que le voyageur n’est que l’accessoire du voyage, et que l’homme est soumis comme un objet inerte au moyen de transport.