Au réveil, la mer déserte est d’un bleu dur faisant paraître le ciel pâle. Quelques marsouins jouent dans le sillage du navire, nageant avec une rapidité qui devance la vapeur et semble la défier ; ils se poursuivent, sautent les uns par-dessus les autres et passent dans l’écume de la proue, puis ils restent en arrière et disparaissent après quelques cabrioles. — A la gauche du vaisseau, à quelque distance, se montre un énorme poisson de couleur plombée, armée d’une nageoire dorsale noirâtre et pointue comme un aiguillon. Il plonge et ne reparaît plus : ce sont là, avec l’apparition lointaine de trois ou quatre voiles poursuivant leur route en divers sens, les seuls événements de la journée. Le temps est assez frais ; l’on hisse les voiles de foc et la misaine, qui accélèrent notre marche de quelques nœuds. Le soir, on signale le cap Maritimo, à l’une des pointes de cette île que les anciens nommaient Trinacria, d’après sa forme, et qui s’appelle maintenant la Sicile. Nous passerons encore dans l’obscurité le long de ce rivage antique et pittoresque, mais demain nous serons à Malte de jour.
Vers les deux heures, sous une bande de nuage zébrés, je discerne une strie un peu plus opaque, c’est l’île de Goze. Bientôt la silhouette se découpe plus nettement. D’immenses falaises à pic, au pied desquelles la mer bouillonne tumultueusement, s’élèvent du sein des eaux, comme le sommet d’une montagne noyée à sa base ; on dit que ces grands rochers blancs peuvent se suivre du regard à plusieurs centaines de pieds sous la transparence de l’azur dont ils sont baignés, ce qui produit un effet assez effrayant pour ceux qui les rasent dans une frêle barque, en donnant en quelque sorte l’étiage de l’abîme. Le long de ces escarpements dressés comme des murailles de forteresse, des pêcheurs suspendus à une corde, à la façon des Italiens qui badigeonnent les maisons, jettent des lignes et prennent du poisson. La rupture d’un cordage, un nœud mal fait, les précipiterait brisés au fond du gouffre. — Nous avançons ; des ondulations un peu moins abruptes permettent quelque culture : de petites murailles de pierre, qui de loin ressemblent à des raies tracées à l’encre sur un plan topographique, enclosent et séparent les champs ; les nuages ont disparu, une belle couleur chaude et mordorée revêt les terrains d’un manteau d’or. Un tas de pains de blanc d’Espagne, sur lequel s’arrondissent quelques dômes, poudroie sous un soleil aveuglant au haut d’une colline ou plutôt d’une montagne. C’est Goze, la capitale de l’île. Les curiosités de Goze sont des cavernes creusées au bord de la mer, à l’entrée desquelles tourbillonnent des nuées d’oiseaux aquatiques qui y font leur nid ; un écueil où pousse une espèce de champignon particulière très-estimée, dont les chevaliers de Malte s’étaient réservé le monopole, et la saline de l’Horloger, bizarre phénomène hydraulique, dont voici la briève explication. Un horloger maltais, ayant eu l’idée de pratiquer des salines du côté de Zebug, où il possédait des terres près du rivage, fit creuser la roche pour faire évaporer l’eau salée ; mais la mer, ayant miné en dessous, s’élança par ce puits comme une trombe ou comme un de ces volcans d’eau de l’Islande, à une hauteur de plus de soixante pieds, et faillit noyer tout le pays. On boucha à grand’peine l’ouverture, et de temps en temps le volcan marin fait des essais d’éruption. — Je n’ai pas vu la saline de l’Horloger. Je raconte simplement ce qu’on m’a dit.
Goze et Malte sont situées exactement comme la Corse et la Sardaigne ; une passe étroite les sépare, et dans les temps primitifs elles ne devaient former aussi qu’une seule île. L’aspect des côtes de Malte est semblable à celui des côtes de l’île de Goze : c’est la continuation évidente des mêmes roches, des mêmes terrains, et les stratifications géologiques se poursuivent d’une île à l’autre.
Le climat a beaucoup changé depuis la veille ; le ciel prend des tons d’outremer. Le souffle brûlant de l’Afrique voisine se fait sentir. Malte produit des oranges ; le figuier d’Inde et l’aloès y prospèrent ; l’on commence à apercevoir les fortifications de la cité Valette, que signalent deux moulins à vent en forme de tours avec huit ailes faisant la roue, disposition bizarre et commune à tout l’Orient, et qui mériterait que Hoguet, le Raphaël des moulins à vent, fît le voyage tout exprès, tant les ailes, multipliées comme les rayons d’une roue sans jantes, ont une physionomie originale. L’eau de bleue devient verte par l’approche de la terre ; l’on double la pointe Dragut. Le bateau à vapeur fait un demi-tour et pénètre dans le goulet du port, en passant dans le château Saint-Elme et le fort Ricazoli.
Les fortifications, avec leurs angles précis et leurs arêtes vives, éclairées d’une lumière splendide, se dessinent presque géométralement entre le bleu foncé du ciel et le vert cru de la mer. Les moindres détails du rivage ressortent nettement : à gauche s’élève une pyramide à la mémoire du colonel Cavendish et se découpent les pointes de la cité Victorieuse et du bourg de la Sangle ; à droite, s’étage en amphithéâtre la cité Valette ; le port, qui porte le nom local de Marse, s’enfonce dans les terres par une échancrure bifurquée à son extrémité comme le fond de la mer Rouge ; des navires anglais, sardes, napolitains, grecs, de toutes nations, sont à l’ancre à différentes distances du bord, suivant leur tirant d’eau. Sur le quai, du côté de la cité Valette, l’on distingue des soldats anglais avec l’habit rouge et le pantalon blanc de rigueur, et quelques haquets aux grandes roues écarlates, rappelant les anciens corricoli de Naples ; tout cela se détachant sur des murailles d’une éclatante blancheur. Sans que les positions soient les mêmes, il y a dans ce luxe de fortifications, dans ce type britannique mêlé au type méridional, quelque chose qui fait penser à Gibraltar ; cette idée se présente naturellement à tous ceux qui ont vu ces deux possessions anglaises, clefs qui ouvrent ou ferment la Méditerranée.
On nous a aperçus du rivage. Une flottille de canots se dirige à toutes rames vers le bateau à vapeur ; nous sommes entourés, cernés, envahis, un abordage pacifique à lieu ; le pont se couvre en une minute d’une foule de canailles variées piaillant, criant, hurlant, jargonnant toutes sortes de langues et de dialectes ; on se croirait à Babel le jour de la dispersion des travailleurs. Avant de savoir à quelle nation vous appartenez, ces drôles polyglottes essayent sur vous l’anglais, l’italien, le français, le grec, le turc même, jusqu’à ce qu’ils aient rencontré un idiome dans lequel vous puissiez leur dire intelligiblement : « Vous m’assommez ! allez-vous-en à tous les diables ! » Les domestiques de place, les garçons d’hôtel, vous poursuivent, vous harcèlent, vous assassinent d’offres de service. On vous fourre des cartes dans vos mains, dans votre gilet, dans le gousset de votre pantalon, dans la poche de votre paletot, dans la coiffe de votre chapeau ; les bateliers vous tiraillent à droite et à gauche, par le bras, par le collet de l’habit, par la basque de la redingote, au risque de vous écarteler, détail dont ils se soucient peu ; ils se querellent et se battent à travers vous, vociférant, gesticulant, trépignant, se démenant comme des possédés ; mais, en somme, tant tués que blessés, il n’y a personne de mort, et cette scène de tumulte peut s’appeler, comme la pièce de Shakespeare, « beaucoup de bruit pour rien. » Le vacarme s’apaise, les voyageurs sont distribués en plusieurs lots, et chaque batelier s’empare de sa proie. Aux bateliers et aux domestiques de place se joignent les marchands de cigares, qui en vous offrent des paquets énormes à des prix fabuleusement minimes : il est vrai qu’ils sont exécrables.
Je remarquai parmi cette foule bigarrée des types assez caractéristiques. Des têtes brunes à cheveux noirs lustrés et roulés en courtes spirales, à bouches épaisses, à regards étincelants, d’un type presque africain sur un fond de régularité grecque, se présentaient fréquemment, et me parurent appartenir en propre à la race maltaise. Ces têtes implantées sur des cous nerveux et des bustes solides n’ont pas été reproduites par la peinture, et fourniraient des modèles nouveaux. Quant au costume, il est des plus simples : un pantalon de toile serré aux hanches par une ceinture de laine, une chemise bouffante, un bonnet rouge penché sur l’oreille, ni bas ni souliers.
Pendant que les passagers, pressés de descendre à terre, encombraient l’échelle, je regardais les barques ameutées au flanc du navire comme de petits poissons autour d’une baleine, et j’en notais les particularités de construction et d’ornement. Destinées au service du port, où l’eau est ordinairement tranquille, ces barques n’ont pas de gouvernail, la proue et la poupe sont marquées par une membrure relevée ayant de la ressemblance avec le bec d’une gondole de Venise auquel on n’aurait pas encore adapté cette clef de fer dentelé qui simule un manche de violon ; à la proue s’ouvrent deux yeux grossièrement peints, comme aux chaloupes de Cadix et de Puerto ; à côté de ces yeux, une main, étendant le doigt indicateur, semble désigner la route. Est-ce un symbole de vigilance, un préservatif contre la jettatura et le mauvais œil ? C’est ce que je ne saurais précisément vous dire ; mais ces yeux ainsi placés donnent à ces barques un vague aspect de poisson nageant à fleur d’eau assez étrange. Sur le dossier de la proue sont peintes les armes d’Angleterre, avec le lion et la licorne, leurs supports héraldiques en couleurs crues et violentes, ou bien un féroce hussard fait cabrer un cheval impossible dû à la fantaisie de quelque peintre-vitrier. Des embarcations plus modestes se contentent d’un simple pot de fleurs largement épanouies.
La foule diminue ; j’entre dans un canot, je descends à terre, je passe sous une porte assez obscure. Une rue en escalier se présente à moi : je grimpe au hasard, selon mon habitude de marcher sans guide dans les villes inconnues ; d’après certains instincts topographiques qui me trompent rarement, et, après quelques zigzags, je débouche sur la place du Gouvernement, juste à l’heure où allait sonner la retraite anglaise. Cette retraite mérite une description particulière : les tambours, la grosse caisse, le fifre, se rangèrent silencieusement à un bout de la place ; je n’ai aucune envie de jeter du ridicule sur l’armée anglaise, mais je ne suis pas encore sûr que cette musique ne fût pas empruntée à quelque orgue de Crémone : à un signe du master, les tambours levèrent leurs baguettes, la grosse caisse son tampon, le fifre son turlutu, mais avec un mouvement si sec, si mécanique, si régulièrement pareil, qu’il semblait produit par des ressorts et non par des muscles. Huit jambes de pantalons blancs se relevèrent et retombèrent sur un pas géométrique, et un sauvage ouragan de discordances se déchaîna.
La grosse caisse grognait comme un ours en colère, les tambours sonnaient le fêlé, et le fifre, grimpé à des hauteurs impossibles, battait des trilles extravagants ; mais les musiciens, malgré toute cette furie, n’en gardaient pas moins des figures immobiles, inertes, glacées, sur lesquelles la brise du midi n’avait pu fondre le givre du nord. Arrivés à l’autre extrémité de la place, ils se retournèrent brusquement et refirent le même chemin en émettant le même charivari. — Vous avez sans doute vu de ces jouets d’Allemagne pourvus d’une manivelle qui agace un fil de laiton avec un tuyau de plume et fait sortir d’une guérite un soldat prussien au son d’une aigre petite musique ; le soldat s’avance par une coulisse jusqu’au bout de la boîte, fait volte-face et revient à son point de départ. Grandissez et multipliez ce jouet d’Allemagne, et vous aurez l’idée la plus exacte de la retraite anglaise. Je n’aurais jamais cru que l’homme pût arriver à singer si parfaitement le bois peint. C’est un beau triomphe pour la discipline.