En redescendant vers la mer, je vois flamboyer un reflet de cierges à travers la porte d’une église. J’entre. Des tentures de damas rouge galonné d’or enveloppent les piliers. Sur l’autel tout plaqué d’argent scintillent des soleils de filigrane et de strass. Quelques lampes répandent un mystérieux demi-jour dans les chapelles latérales. Devant une Madone grillée sont pendus des ex voto en cire et en argent ; des tableaux farouches, à la manière de l’Espagnolet ou du Caravage, se discernent vaguement à la lueur des bougies ; il me semble être dans une église d’Espagne, en plein catholicisme convaincu et fervent.

De petits garçons, accroupis par file sur des bancs de bois, psalmodient gutturalement un cantique dont un vieux prêtre leur donne le ton. — Je me retire plus édifié de l’intention que de la musique. La nuit est tombée tout à fait. Des fanaux brillent aux angles des rues devant les images des madones et des saints. Les boutiques de marchands de comestibles et de rafraîchissements sont éclairées par des veilleuses qui chatoient parmi la verdure des étalages comme des vers luisants sous l’herbe. Des femmes encapuchonnées de la faldette montent et descendent les escaliers des rues, rasant mystérieusement les murailles, chauves-souris du crépuscule d’amour. — Je crois, Dieu me pardonne, que je viens d’entendre frissonner les plaques de cuivre d’un tambour de basque ; une main exercée tape sur le ventre d’une guitare en effleurant les cordes du pouce. — Suis-je à Malte (possession anglaise), ou à Grenade, dans l’Antequerula ? Il y avait longtemps que je n’avais entendu racler le jambon en pleine rue, et je commençais à croire, malgré les souvenirs de mes trois voyages d’Espagne, que la chose n’avait lieu que dans les vignettes de romances. Cela m’a rajeuni le cœur de quelques années, et je remonte dans ma barque pour regagner le Léonidas, fredonnant le moins faux qu’il m’est possible le motif que je viens d’entendre. Demain, je reviendrai voir, à la pure lumière du jour, ce que j’ai démêlé dans l’ombre du soir, et je tâcherai de vous donner une idée de la cité Valette, ce siége de l’ordre de Malte, qui a joué un rôle si brillant dans l’histoire, et qui s’est éteint, comme toutes les institutions qui n’ont plus de but, quelque glorieux qu’ait été leur passé.

II
MALTE

J’ai retrouvé, à Malte, cette belle lumière d’Espagne dont l’Italie même, avec son ciel si vanté, n’offre qu’un pâle reflet. Il y fait véritablement clair, et ce n’est pas là un de ces crépuscules plus ou moins blafards qu’on décore du nom de jour dans les climats septentrionaux. Le canot me dépose sur le quai, et j’entre dans la cité Valette par la porte Lascaris, Lascaris-gate, comme le dit l’inscription écrite au-dessus de l’arcade. Ce nom grec et ce mot anglais, soudés par un trait d’union, font un effet bizarre. Toute la destinée de Malte est dans ces deux mots ; sous la voûte, au passage comme à la porte du Jugement à Grenade, il y a une chapelle à la Vierge, grillée, au fond de laquelle tremblote une veilleuse, et dont le seuil est obstrué de mendiants, qui, pour la beauté du haillon, ne seraient pas déplacés parmi des gueux de l’Albaycin ; les pays chauds dorent les guenilles et les roussissent à souhait pour la palette des peintres. Par cette porte, va et vient une foule bigarrée et cosmopolite ; des Tunisiens, des Arabes, des Grecs, des Turcs, des Smyrniotes, des Levantins de toutes les échelles dans leur costume national, sans compter les Maltais, les Anglais et les Européens de différents pays.

Je me rappelle un grand nègre enveloppé, pour tout vêtement, d’une couverture de laine où il se drapait majestueusement, coudoyant une jeune femme anglaise d’une mise aussi correcte et aussi strictement britannique que si elle eût foulé le gazon vert d’Hyde-Park ou le trottoir de Piccadilly ; il avait l’air si tranquille, si sûr de lui-même dans sa loque pouilleuse, qu’à coup sûr il n’aurait pas voulu la changer contre le frac tout neuf d’un dandy du boulevard de Gand. Les Orientaux, même des classes inférieures, ont une dignité naturelle surprenante ; il passait là des Turcs dont toute la défroque ne valait pas un aspre et qu’on eût pris pour des princes déguisés. Cette aristocratie leur vient de leur religion, qui leur fait regarder les autres hommes comme des chiens : des haquets peints en rouge fendaient la foule, se croisant avec des voitures bizarres dont les roues sont rejetées très-loin de la caisse toute portée en avant, et qui rappellent un peu, pour la disposition du train, les équipages de Louis XIV dans les paysages de Van der Meulen. Je crois ce genre de voiture particulier à Malte, car je n’en ai pas vu ailleurs. Leur circulation est, du reste, restreinte à quelques rues principales, les autres étant taillées en escaliers ou en rampes abruptes.

En dedans de la porte de Lascaris se trouve un marché très-vivant, très-animé, sous des tentes et des baraques avec chapelets d’oignons, sacs de pois chiches, monceaux de tomates et de concombres, paquets de piments, corbeilles de fruits rouges, et toutes sortes de comestibles pleins de couleur locale, pittoresquement étalés. Une belle fontaine à bassin de marbre surmonté d’un grand Neptune de bronze, s’appuyant sur un trident dans une pose cavalière, et rococo, produit un effet charmant au milieu de ces boutiques. — Parmi les cafés, les cabarets, les gargotes, l’on rencontre çà et là une taverne anglaise, placardée de sa pancarte de porter simple et double, d’old scotish-ale, d’East India pale beer, de gin, de whisky, de brandwine et autres mixtures vitrioliques à l’usage des sujets de la Grande-Bretagne, qui contraste bizarrement avec les limonades, les sirops de cerises et les boissons glacées des vendeurs de sorbets en plein vent. Les policemen, armés d’un court bâton aux armes d’Angleterre, comme ceux de Londres, parcourent d’un pas réglé cette foule méridionale, et y font régner l’ordre. Rien n’est plus sage, sans doute ; mais ces hommes graves, froids, convenables dans toute la force du mot, impassibles représentants de la loi, font un singulier effet entre ce ciel lumineux et cette terre ardente. Leur profil semble fait expressément pour se découper sur les brouillards d’High-Holborn et de Temple-Bar.

La cité Valette, fondée en 1566 par le grand maître dont elle porte le nom, est la capitale de Malte ; la cité de la Sangle, la cité Victorieuse, qui occupent deux pointes de terre de l’autre côté du port de la Marse, avec les faubourgs la Floriana et la Burmola, complètent la ville, entourée de bastions, de remparts, de contrescarpes, de forts et de fortins à rendre tout siége impossible. A chaque pas qu’on fait, on se trouve face à face avec un canon lorsqu’on suit une des rues qui circonscrivent la ville, comme la Strada-Levante ou la Strada-Ponente. Gibraltar lui-même n’est pas plus hérissé de bouches à feu. L’inconvénient de ces ouvrages multipliés est qu’ils embrassent un très-grand rayon et qu’il faudrait, pour les défendre en cas d’attaque, une garnison nombreuse, toujours difficile à entretenir et à renouveler loin de la mère patrie.

Du haut de ces remparts on découvre, à perte de vue, la mer bleue et transparente, gaufrée de moires par la brise et piquée de voiles blanches. Des sentinelles rouges montent la garde de distance en distance ; l’ardeur du soleil est si forte sur ces glacis, qu’une toile, tendue par un châssis et tournant sur un piquet, fait de l’ombre aux soldats, qui, sans cette précaution, rôtiraient sur place.

En montant vers la seconde porte, on trouve une église de style jésuite et rococo, dans le goût des églises de Madrid, qui n’offre rien de curieux à l’intérieur. Cette porte, où l’on arrive par un pont-levis, est surmontée du blason triomphal d’Angleterre, et son fossé, transformé en jardin, est obstrué d’une luxuriante végétation méridionale d’un vert métallique et vernissé : limons, orangers, figuiers, myrtes, cyprès, plantés pêle-mêle dans un désordre touffu et charmant. Au-dessus de l’enceinte, dépassant les terrasses des maisons, s’ouvrent sur le bleu du ciel une suite d’arcades blanches encadrant la promenade de la piazza Regina, située au haut de la ville, et d’où l’on jouit d’une vue magnifique.

La cité Valette, quoique bâtie sur un plan régulier et pour ainsi dire tout d’un bloc, n’en est pas moins pittoresque. La déclivité extrême du terrain compense ce que le tracé exact des rues pourrait avoir de monotone, et la ville escalade par des paliers et des degrés la colline, qu’elle recouvre en amphithéâtre. Les maisons, très-hautes, comme celles de Cadix, pour jouir de la vue de la mer, se terminent en terrasses de pouzzolane. Elles sont toutes en pierre blanche de Malte, une sorte de tuf très-facile à tailler, et avec lequel on peut, sans grands frais, se livrer à des caprices de sculpture et d’ornementation. Ces maisons rectilignes portent admirablement et ont un air de grandeur et de force qu’elles doivent à l’absence de toits, de corniches et d’attique. Elles tranchent nettement en équerre sur l’azur du ciel, que leur blancheur fait paraître plus intense ; mais ce qui leur donne un caractère original, ce sont les balcons en saillie, appliqués sur leurs façades comme des moucharabys arabes ou des miradores espagnols. Ces cages vitrées, garnies de fleurs et d’arbustes, et qui ressemblent à des serres projetées hors de la maison, portent sur des consoles et des modillons en volutes, en créneaux denticulés, en feuillages tordus, en chimères ornementales de la fantaisie la plus variée.