En face de nous, la mer était étoilée des fanaux des navires ; derrière nous, les lumières de Syra semaient de paillettes d’or la robe violette de la montagne. C’était charmant. Nos barques nous attendaient sur la jetée, et quelques coups de rames nous ramenèrent à bord du Léonidas, harassés mais ravis. — Le lendemain nous devions appareiller pour Smyrne, et je devais, pour la première fois, mettre le pied sur la terre d’Asie, ce berceau du monde, ce sol heureux où le soleil se lève, et qu’il ne quitte qu’à regret pour aller éclairer l’Occident.

IV
SMYRNE

A dix heures du matin, lorsque le bateau à vapeur de correspondance qui touche au Pirée eut pris les voyageurs se rendant à Athènes, le Léonidas se remit paisiblement en marche par une mer superbe, aussi pure et aussi tranquille que le lac Léman. — Puisque nous venons de parler d’Athènes, disons qu’il est absurde d’avoir changé l’ancienne route et de rester à Syra vingt-quatre heures qui pourraient être beaucoup mieux employées à visiter l’Acropole et le Parthénon.

Délos, que nous longions, a une singulière cosmogonie mythologique. Je ne sais pas si quelque géologue de profession s’en est occupé scientifiquement pour démêler ce qu’il pouvait y avoir de vrai au fond de la légende ; en attendant, voici l’origine de Délos telle que la fable la raconte : Neptune, d’un coup de son trident, fit sortir cette île du fond de la mer, pour assurer à Latone, persécutée par Junon, un lieu où elle pût mettre au monde Apollon et Diane ; Apollon, en reconnaissance de ce qu’il y avait reçu le jour, la rendit immobile de flottante qu’elle était auparavant, et la fixa au milieu des Cyclades. Doit-on voir là une de ces éruptions volcaniques sous-marines produisant des îles, dont quelques unes périssent au bout de quelque temps, comme l’île Julia, qui rentra dans la mer d’où elle était sortie ? Faut-il prendre au pied de la lettre l’épithète de flottante, en admettant que Délos fut primitivement un banc d’algues, de goëmons, de fucus et de troncs d’arbres, promené sur les eaux, arrêté ensuite sur un bas-fond, puis desséché et transformé en terre habitable par le soleil ? Ou bien, croire qu’à cause de sa situation au milieu d’une pléiade d’îlots presque semblables, Délos dut être souvent manquée par les premiers navigateurs, dépourvus de moyens de direction certains, ce qui lui valut la réputation d’île vagabonde ?

Ce n’est pas la place de discuter ici cette question ex-professo ; je la soulève seulement, laissant à de plus doctes le soin de la résoudre, parce qu’elle me vint à l’esprit en passant près de l’endroit sacré où naquirent Apollon et Diane. Délos était, dans l’antiquité, l’objet d’une extrême vénération. On y voyait un autel d’Apollon, que le dieu avait élevé lui-même à l’âge de quatre ans, avec les cornes des chèvres tuées par Diane, sur le mont Cynthus, et qui passait pour une des merveilles du monde. Ce sol sacré semblait si respectable, que l’on n’y souffrait pas les chiens et qu’on emportait de l’île les malades en danger de mort, car il n’était pas permis d’inhumer personne dans cette terre divine, révérée même des barbares. Les Perses, qui ravagèrent les autres îles de la Grèce, abordèrent à Délos avec leur flotte de mille vaisseaux ; mais ils s’abstinrent de toute déprédation et de toute violence. Aujourd’hui Délos n’est qu’une terre aride, où Latone aurait de la peine à trouver l’ombre d’un olivier pour protéger ses couches, seulement elle justifie encore son étymologie lumineuse, et le soleil semble la dorer avec amour.

Toutes ces Cyclades sont si petites, qu’en les rasant en bateau à vapeur on peut suivre dans la réalité les formes et les découpures indiquées sur la carte : la nature elle-même semble une carte repoussée et coloriée d’une grande échelle. Cela produit un effet bizarre de faire de la géographie palpable, de saisir tous les détails des choses comme sur un plan en relief, et de traverser en si peu de temps des lieux qui tiennent tant de place dans l’imagination et dans l’histoire.

Le canal qui sépare Tine de Mycone franchi, nous entrons dans une mer plus libre et nettoyée d’îles. — La journée s’écoule claire et sereine : la parfaite placidité de la mer permet aux estomacs les plus timorés de faire un dîner complet sans crainte et sans remords. Après avoir flâné sur le pont et remis sa montre à l’heure sur le cadran de l’habitacle, car il y a une différence d’une heure un quart de Constantinople à Paris, chacun descendit se coucher pour être levé de grand matin et voir le soleil monter à l’horizon derrière Smyrne, la ville des Roses.

Dans la nuit, on s’arrêta quelque temps à Chio, — l’île des vins, — comme dit Victor Hugo dans ses Orientales, — pour charger des marchandises. Le bruit des ballots roulant sur le pont et le piétinement des portefaix me réveilla. Je montai jusqu’au haut de l’escalier, mais je n’aperçus rien qu’une masse sombre sur laquelle se mouvaient des lumières pareilles à ces étincelles qui courent sur le papier brûlé.

Au petit jour, nous entrâmes dans la rade de Smyrne, courbe gracieuse au fond de laquelle s’étale la ville. Ce qui frappa d’abord mes yeux à cette distance, ce fut un grand rideau de cyprès s’élevant au-dessus des maisons et mêlant leurs pointes noires aux pointes blanches des minarets ; une colline encore baignée d’ombre et surmontée d’une vieille forteresse en ruines, dont les murs démantelés se détachaient du ciel clair, s’arrondissait en amphithéâtre derrière les édifices. Ce n’était plus cet aspect âpre et désolé des rivages de la Grèce. La terre d’Asie apparaissait fraîche et souriante dans les lueurs roses du matin.

Je l’avoue à ma honte, je n’ai encore vu que deux des cinq parties du monde, l’Europe et l’Afrique. Cela me causait une joie presque puérile d’en voir une troisième, l’Asie. — Le même site sur la côte d’Europe ne m’eût pas assurément causé le même plaisir. — Quand visiterai-je l’Amérique et la Polynésie ? Dieu seul le sait ! Que d’années on perd stupidement dans la vie ! Toute éducation ne devrait-elle pas avoir pour complément un voyage de circumnavigation autour du monde ? Comment se fait-il qu’il n’y ait pas un navire au service de chaque collége, qui prendrait les élèves en troisième, et leur ferait achever leurs études dans le livre universel, le livre le mieux écrit de tous, parce qu’il est écrit par le bon Dieu ? Ne serait-il pas charmant d’expliquer l’Odyssée et l’Énéide en accomplissant les voyages du héros grec et du héros troyen ?