Un canot indigène nous conduisit à terre. Il était de très-bonne heure, mais l’air de la mer est appétitif, et notre petite bande, composée de Vivier, de M. R. et de deux jeunes élèves de l’école de Rome venant d’Athènes, fut unanime sur la proposition de manger quelque chose, avant de se répandre dans l’intérieur de la ville pour remplir ses obligations de touriste. Malheureusement l’heure officielle des repas n’avait point sonné dans les hôtels, et il fallut se rabattre sur une tasse de café et un petit pain. — L’établissement où nous fîmes ce frugal repas occupait sur le bord de la mer une espèce d’estacade planchéiée d’où l’on apercevait les vaisseaux en rade et sous laquelle la vague clapotait doucement ; ce café n’avait pour tout ornement que le fourneau où se cuisine la boisson noire dans une petite cafetière de cuivre jaune contenant une seule tasse, et qu’une planche sur laquelle brillait une rangée de narghilés bien écurés et bien limpides, car à Smyrne on ne fume presque que le narghilé, tandis que le chibouck est d’un usage général à Constantinople. Vers ces latitudes, le cigare commence à devenir chimérique, et les fumeurs doivent changer leurs habitudes.
Ce serait manquer aux bonnes traditions que de quitter Smyrne sans avoir visité le pont des Caravanes : un drogman juif, baragouinant un peu de français et d’italien, nous racola en quelques minutes un nombre d’ânes équivalant au nôtre, le pont des Caravanes étant à l’extrémité de la ville et le temps nous manquant pour faire cette course à pied. D’ailleurs, en Orient, monter à âne n’a rien de ridicule, et les personnages les plus graves se prélassent sur ce paisible animal, que Jésus-Christ n’a pas dédaigné pour faire son entrée triomphale dans Jérusalem ; ces ânes étaient harnachés de bâts, de têtières et de croupières agrémentés de dessins en petits coquillages de différentes couleurs, et n’avaient pas la mine piteuse de nos pauvres aliborons qui se sentent plaisantés. Nous enfourchâmes prestement chacun notre bête, et nous voilà lancés à travers les rues, le drogman en tête, l’ânier en queue. Excités par les cris gutturaux que poussait ce dernier gaillard, sec, nerveux, basané, toujours courant dans la poussière après ses grisons, et occupé à bâtonner les retardataires ou les rétifs, nos ânes avaient pris une allure assez vive. Tout en courant, nous jetions un coup d’œil aux maisons, aux cimetières, aux jardins, aux passants ; mais ce n’est pas ici le lieu de les décrire ; hâtons-nous d’arriver au pont des Caravanes ; comme il est encore matin, il est très-possible que nous y trouvions un convoi en partance.
Ce pont célèbre, qu’on a malheureusement déshonoré par une vilaine balustrade en fer fondu, enjambe une petite rivière de quelques pouces de profondeur, sur laquelle nageaient familièrement une demi-douzaine de canards, comme si le divin aveugle n’avait pas lavé ses pieds poudreux dans cette eau que trois mille ans n’ont pas tarie. Ce ruisseau, c’est le Mélès, d’où Homère a pris l’épithète de Mélésigène. Il est vrai que des savants refusent à cette rigole le nom de Mélès, mais d’autres savants, encore plus forts, prétendent qu’Homère n’a jamais existé, ce qui simplifie beaucoup la question. Moi qui ne suis qu’un poëte, j’admets volontiers la légende qui met une pensée et un souvenir dans un lieu déjà charmant par lui-même. D’immenses platanes, sous lesquels est établi un café, ombragent l’une des rives ; sur l’autre, de superbes cyprès révèlent un cimetière. Que ce mot ne réveille en vous aucune idée lugubre : de jolies tombes de marbre blanc, diaprées de lettres turques dorées sur des fonds bleu-de-ciel ou vert-pomme et d’une forme toute différente des sépulcres chrétiens, brillent gaiement sous les arbres révélées par un rayon de soleil ; cela n’a rien de funèbre et excite tout au plus sur ceux qui n’y sont pas habitués une légère mélancolie qui n’est pas sans charme.
A la tête du pont s’élève une espèce de douane corps de garde, occupée par quelques-uns de ces Zeibecs dont les tableaux asiatiques de Decamps ont rendu la physionomie familière à tout le monde : haut turban conique, petit caleçon de toile blanche faisant la poche par derrière, ceinture énorme montant depuis le bas des reins presque jusque sous les aisselles, formidablement hérissée de pommeaux de yatagans et de kandjars ; avec cela des jambes nues couleur de cuir de Cordoue, une figure tannée aux yeux d’aigle, au nez crochu, aux moustaches de vieux grognard. Il y avait là, nonchalamment vautrés sur un banc, trois ou quatre gredins, très-honnêtes sans doute, mais qui avaient bien plus l’air de bandits que de douaniers.
Pour laisser souffler nos bêtes, nous nous étions assis sous les platanes, où l’on nous avait apporté des pipes et du mastic, — le mastic est une espèce de liqueur en usage dans le Levant, surtout dans les îles grecques, et dont le meilleur vient de Chio. La chose consiste en esprit-de-vin dans lequel on a fait fondre une sorte de gomme parfumée. — On boit ce mastic mélangé avec de l’eau qu’il rafraîchit et blanchit comme de l’eau de Cologne ; c’est l’absinthe de l’Orient. Cette boisson toute locale me fit penser aux petits verres d’aguardiente que je buvais il y a douze ans sur la route de Grenade à Malaga, en allant à la course de taureaux avec l’arriero Lanza, revêtu de mon costume de majo, maintenant mangé des vers, hélas ! et qui avait un si splendide pot à fleurs dans le dos.
Pendant que nous fumions et que nous buvions à petites gorgées, une file d’une quinzaine de chameaux, précédée d’un âne agitant sa sonnette, passa processionnellement sur le pont avec ce pas d’amble si singulier qu’ont aussi l’éléphant et la girafe, arrondissant leur dos, faisant onduler leur long col d’autruche. La silhouette étrange de cet animal difforme, qui semble fait pour une nature spéciale, surprend et dépayse au dernier point. Quand on rencontre en liberté de ces bêtes curieuses qu’on montre chez nous dans les ménageries, on se sent décidément loin du boulevard de Gand. — Nous vîmes aussi deux femmes soigneusement voilées qu’accompagnait un nègre à physionomie maussade, un eunuque sans doute. — L’orient commençait à se dessiner d’une façon irrécusable, et l’esprit le plus paradoxal n’aurait pu soutenir que nous étions encore à Paris.
Avant de rentrer dans la ville, on fit le projet d’aller visiter les ruines de l’ancien château, sur le sommet du mont Pagus, que recouvrait l’acropole de la Smyrne antique. Je me soucie assez peu des ruines, lorsque la beauté en est absente et qu’elles sont réduites à l’état de simples tas de moellons. Il me manque cette facilité de pamoison sur parole dont sont doués des voyageurs plus tendres à l’enthousiasme rétrospectif. Mais du haut d’une montagne, on a toujours une belle vue, et je ne vis aucune objection contre l’ascension du mont Pagus, où conduisent des sentiers non pas parsemés de roses, mais de pierres de toute dimension que les ânes contournent avec cette sûreté de pied qui les caractérise. Ces sentiers sont vaguement tracés, à la manière orientale, sur le flanc de la colline, et par l’entre-croisement des lignes battues, ressemblent plutôt à un filet qu’à un ruban. On traverse d’abord de vieux cimetières abandonnés qui retournent peu à peu à l’état de bois ou de champ, les tombeaux s’oblitérant sous la végétation, la poussière et l’oubli. A une certaine élévation, le coup d’œil est superbe : Smyrne s’étend sous vos pieds avec ses maisons rouges et blanches, ses toits de tuiles cannelées d’un rouge vif, ses rideaux de cyprès, ses touffes d’arbres, ses dômes et ses minarets, pareils à des mâts d’ivoire, ses campagnes aux cultures variées et sa rade, espèce de ciel liquide, plus bleu encore que l’autre, tout cela baigné d’une lumière argentée et fraîche, d’un air d’une transparence inouïe.
Le panorama suffisamment admiré, l’on redescendit par des pentes assez abruptes et des ruelles en montagnes russes, à travers des quartiers aussi peu macadamisés que pittoresques. Les maisons de Smyrne sont généralement très-basses, un rez-de-chaussée et un étage qui surplombe, voilà tout. Une peinture blanche, parsemée de filets, de rosaces, de palmettes et autres arabesques d’un bleu d’azur égaye leurs façades et leur donne un air de porcelaine anglaise très-frais et très-propre. Entre les fenêtres sont quelquefois appliquées de petites maisons de plâtre percées de plusieurs trous pour inviter les hirondelles à venir faire leur nid, hospitalité touchante que l’homme offre à l’oiseau et que celui-ci accepte avec une confiance qui n’est jamais trompée en Orient, où les idées des brahmes sur le respect de la vie des animaux, ces humbles frères de l’homme, semblent être parvenues du fond de l’Inde moins lointaine.
C’est à ces idées, sans doute, qu’est due la quantité de chiens errants qui infestent la voie publique, où ils tolèrent à peine les passants obligés de leur céder le pas. On les voit par groupes de trois ou quatre : couchés en rond au milieu de la rue et se laissant plutôt fouler aux pieds que de se lever. Il faut les contourner ou les enjamber. Les vers d’Alfred de Musset, dans Namouna, sur des mendiants « qu’on prendrait pour des dieux » peuvent s’appliquer parfaitement, avec une légère variante, aux chiens de Smyrne et de Constantinople :
Ne les dérange pas, ils t’appelleraient homme ;