Les bagages étaient curieux. C’étaient des narghilés enfermés dans des écrins de maroquin rouge, des paquets de tuyaux de cerisier et de jasmin, des corbeilles revêtues de cuir en façon de malles, gaufrées d’or autour des serrures et piquées des plus jolis dessins, des rouleaux de tapis de Perse et des tas de carreaux. Il y avait dans cette bande des types assez bizarres, entre autres un jeune garçon obèse, tout blond, tout joufflu, tout rose, qui avait l’air d’un énorme baby anglais travesti en turc, et un Grec maigre, pointu, anguleux, à museau de renard, perdu dans une longue robe de drap cannelle bordée de fourrure, comme les dolimans avec lesquels on joue Bajazet au théâtre de la rue Richelieu ; ils enfermaient le gros pacha comme entre deux parenthèses et semblaient jouir, à titres différents, de la faveur du maître ; les costumes de la canaille inférieure avaient conservé leur caractère : les grandes ceintures bourrées d’armes, les gilets galonnés, les vestes à soutaches et à coudes éclatants, les belles physionomies de bandits Arnautes ou Albanais qui font la joie des peintres et le désespoir des fabricants de tissus imperméables en caoutchouc et gutta-percha ; ainsi vêtus, les esclaves avaient l’air de princes orientaux, et leurs maîtres de domestiques de place sans ouvrage.
Comme on était dans le Ramadan, ni maîtres ni esclaves ne touchèrent à leurs chiboucks, et se contentèrent, pour passer le temps, de dormir ou de tourner entre leurs doigts les grains de leurs chapelets.
De la mer de Marmara proprement dite, je ne saurais vous faire un grand détail, attendu qu’il faisait nuit lorsque nous la traversâmes, et que je dormais au fond de ma cabine, fatigué par une faction de quatorze heures sur le pont. Au-dessus de Gallipoli elle s’évase et s’élargit considérablement, pour s’étrangler encore à Constantinople. On déposa le pacha et sa suite à Gallipoli, dont les minarets apparaissaient confusément dans l’ombre du soir. Quand parut le jour, du côté de l’Asie, l’Olympe de Bithynie, glacé de neiges éternelles, s’élevait dans les vapeurs rosées du matin, avec des reflets de gorge-de-pigeon et des miroitements argentés. — Le rivage d’Europe, infiniment moins accidenté, était tacheté de franges de maisons blanches et de massifs de verdure, au-dessus desquelles se haussaient de longues cheminées de briques, obélisques de l’industrie, dont la brique vermeille imite assez bien, de loin, le granit rose d’Égypte. Si je ne craignais d’être accusé de vouloir faire du paradoxe, je dirais que toute cette partie m’a rappelé l’aspect de la Tamise, entre l’île des Chiens et Greenwich ; le ciel, très-laiteux, très-opalin, presque blanc et noyé d’une brume transparente, ajoutait encore à l’illusion ; il me semblait aller à Londres sur le paquebot de Boulogne, et il faut, pour me détromper, le pavillon rouge à croissant d’argent que nous avons hissé à notre mât depuis notre entrée dans les Dardanelles.
Dans le lointain bleuit l’Archipel des Iles-des-Princes, espèces d’Iles-d’Hyères de Constantinople, où l’on va le dimanche en partie de plaisir ; encore quelques minutes, et Stamboul va nous apparaître dans toute sa splendeur. Déjà, sur la gauche, à travers la gaze d’argent du brouillard, jaillissent les flèches de quelques minarets ; le Château des Sept-Tours, où l’on enfermait autrefois les ambassadeurs, hérisse ses tours massives reliées entre elles par des murailles crénelées ; il baigne du pied dans la mer et s’adosse à la colline ; c’est de lui que part l’ancien rempart qui entoure la ville jusqu’à Eyoub. Les Turcs l’appellent Yedi-Kulé, et les Grecs le nommaient Heptapurgon. Sa construction remonte aux empereurs byzantins. Il fut commencé par Zénon et fini par les Comnènes. Vu de la mer, il semble en mauvais état et près de tomber en ruines ; toutefois il produit un bel effet avec ses formes lourdes, ses tours trapues, ses murs épais, son aspect de bastille et de forteresse.
Le Léonidas, ralentissant sa marche pour ne pas arriver de trop bonne heure, rase la pointe du sérail ; c’est une suite de longues murailles blanchies à la chaux, découpant leurs crénelures sur des rideaux de térébinthes et de cyprès, de cabinets aux fenêtres treillissées, de kiosques aux toits en saillie, sans symétrie aucune ; il y a loin de là aux magnificences des Mille et une Nuits que ce seul mot de sérail fait rêver aux imaginations les plus paresseuses, et il faut avouer que ces boîtes de bois à grillages serrés, qui enferment les beautés de Géorgie, de Circassie et de Grèce, houris de ce paradis de Mahomet dont le padischa est le dieu, ressemblent furieusement à des cages à poulets. Nous confondons malgré nous l’architecture arabe et l’architecture turque, qui n’ont aucun rapport, et nous faisons involontairement de tout sérail un alhambra, ce qui est fort loin de la réalité. Ces observations refroidissantes n’empêchent pas le vieux sérail de présenter un aspect agréable, avec sa blancheur étincelante et sa verdure sombre, entre le ciel clair et l’eau bleue dont le courant rapide lave ses murailles mystérieuses.
On nous fit remarquer en passant un plan incliné jaillissant d’une ouverture de la muraille et se projetant en montagne russe au-dessus de la mer. C’est par là, dit-on, qu’on faisait glisser dans le Bosphore les odalisques infidèles ou qui avaient déplu au maître, pour un motif quelconque, enveloppées d’un sac renfermant un chat et un serpent. Combien de corps charmants a promenés cette eau bleue et profonde, au courant impétueux ! Maintenant, les mœurs se sont beaucoup épurées ou adoucies, car l’on n’entend plus parler de ces barbares exécutions. Après cela, la légende est peut-être fausse, et je ne me porte nullement pour garant de son authenticité. Je la raconte sans critique ; si elle n’est pas vraie, elle a du moins la couleur locale.
La pointe du sérail est doublée ; le Léonidas s’arrête à l’entrée de la Corne-d’Or. Un panorama merveilleux se déploie sous mes yeux comme une décoration d’opéra dans une pièce féerique. La Corne-d’Or est un golfe dont le vieux sérail et l’échelle de Top’Hané forment les deux caps, et qui s’enfonce à travers la ville, bâtie en amphithéâtre sur ses deux rives, jusqu’aux eaux douces d’Europe, et à l’embouchure du Barbysès, petit fleuve qui s’y jette. Son nom de Corne-d’Or vient sans doute de ce qu’il représente pour la ville une véritable corne d’abondance, par la facilité qu’il donne aux navires, au commerce et aux constructions navales.
En attendant que nous puissions descendre à terre, faisons un léger croquis au crayon du tableau que nous peindrons plus tard. A droite, au delà de la mer, blanchit un immense bâtiment percé régulièrement de plusieurs rangées de fenêtres et flanqué à ses angles d’espèces de tourelles surmontées de hampes de drapeaux : c’est une caserne, le bâtiment le plus considérable, mais non le plus caractéristique de Scutari, désignation turque de ce faubourg asiatique de Constantinople qui se déploie, en remontant du côté de la mer Noire, sur l’emplacement de l’ancienne Chrysopolis, dont il ne reste aucun vestige.
Un peu plus loin, au milieu de l’eau, s’élève, sur un îlot de rochers, un phare éclatant de blancheur, qu’on appelle la Tour de Léandre ou encore la Tour de la Fille, quoique l’endroit ne se rapporte en rien à la légende des deux amants célébrés par Musée. Cette tour, d’une forme assez élégante et que la pureté de la lumière fait paraître d’albâtre, se détache admirablement du ton d’azur foncé de la mer.
A l’entrée de la Corne-d’Or, Top’Hané s’avance, avec son débarcadère, sa fonderie de canons et sa mosquée au dôme hardi, aux sveltes minarets, bâtie par le sultan Mahmoud. Le palais de l’ambassade de Russie dresse, au-dessus des toits de tuiles rouges et des touffes d’arbres, sa façade orgueilleusement dominatrice, qui force le regard et semble s’emparer de la ville par avance, tandis que les palais des autres ambassades se contentent d’une apparence plus modeste. La tour de Galata, quartier occupé par le commerce franc, s’élève du milieu des maisons, coiffée d’un bonnet pointu de cuivre vert-de-grisé, et domine les anciennes murailles génoises tombant en ruines à ses pieds. Péra, la résidence des Européens, étage au sommet de la colline ses cyprès et ses maisons de pierre, qui contrastent avec les baraques de bois turques et s’étendent jusqu’au grand champ des Morts.