La pointe du Sérail forme l’autre cap, et sur cette rive se déploie la ville de Constantinople proprement dite. Jamais ligne plus magnifiquement accidentée n’ondula entre le ciel et l’eau : le sol s’élève à partir de la mer, et les constructions se présentent en amphithéâtre, les mosquées, dépassant cet océan de verdure et de maisons de toutes couleurs, arrondissent leurs coupoles bleuâtres et dardent leurs minarets blancs entourés de balcons et terminés par une pointe aiguë dans le ciel clair du matin, et donnent à la ville une physionomie orientale et féerique à laquelle contribue beaucoup la lueur argentée qui baigne leurs contours vaporeux. Un voisin officieux nous les nomme par ordre en partant du Sérail et en remontant vers le fond de la Corne d’Or : Sainte-Sophie, Saint-Iréné, Sultan-Achmet, Osmanieh, Sultan-Bayezid, Solimanieh, Sedja-Djamissi, Sultan-Mohammed II, Sultan-Selim. Au milieu de tous ces minarets, derrière la mosquée de Bayezid, se dresse, à une prodigieuse hauteur, la tour du Séraskier, d’où l’on signale les incendies.
Trois ponts de bateaux rejoignent les deux rives de la Corne-d’Or, et permettent une communication incessante entre la ville turque et ses faubourgs aux populations bigarrées. — La principale rue de Galata aboutit au premier de ces points. Mais n’anticipons pas sur ces détails, qui viendront à leur place, et bornons-nous à l’aspect général. Comme à Londres, il n’y a pas de quais à Constantinople, et la ville plonge partout ses pieds dans la mer ; les navires de toutes nations s’approchent des maisons sans être tenus à distance respectueuse par un quai de granit. Près du pont, au milieu de la Corne-d’Or et au large, stationnaient des flottilles de bateaux à vapeur anglais, français, autrichiens, turcs : omnibus d’eau, watermen du Bosphore, cette Tamise de Constantinople où se concentrent tout le mouvement et toute l’activité de la ville ; des myriades de canots et de caïques sillonnaient comme des poissons l’eau azurée du golfe et se dirigeaient vers le Léonidas, mouillé à quelque distance de la douane, située entre Galata et Top’Hané. Dans tous les pays du monde, la douane a des colonnes et un architrave dans le goût de l’Odéon. Celle de Constantinople n’a garde de manquer à l’architectonique du genre. Heureusement, les baraques qui l’avoisinent sont si délabrées, si hors d’aplomb, si projetées en avant et s’épaulent les unes contre les autres avec une nonchalance si orientale, que cela corrige l’aspect classique de la douane.
Comme à l’ordinaire, le pont du Léonidas fut couvert en un instant d’une foule polyglotte : c’était un ramage à n’y rien comprendre de turc, de grec, d’arménien, d’italien, de français et d’anglais. J’étais assez embarrassé au milieu de ces charabias variés, quoique j’eusse avant de partir étudié le turc de Covielle et de la cérémonie du Bourgeois gentilhomme, lorsque apparut, dans un caïque, comme un ange sauveur, la personne à qui j’étais recommandé et qui parle à elle seule autant de langues que le fameux Mezzofanti ; elle envoya au diable, chacune dans son idiome particulier, toutes les canailles qui m’entouraient, me fit entrer dans sa barque et me conduisit à la douane, où l’on se contenta de jeter un coup d’œil distrait sur ma maigre malle, qu’un hammal chargea comme une plume sur son large dos.
Le hammal est une espèce particulière à Constantinople : c’est un chameau à deux pieds et sans bosse ; il vit de concombres et d’eau, et porte des poids énormes par des rues impraticables, des montées perpendiculaires et des chaleurs accablantes. Au lieu de crochets, il porte sur les épaules un coussinet de cuir rembourré sur lequel il pose les fardeaux, sous lesquels il marche tout courbé, et prenant la force dans le col, comme les bœufs. Son costume consiste en larges grègues de toile, en une veste de grosse étoffe jaunâtre et un fez entouré d’un mouchoir. Les hammals ont le torse extrêmement développé, et souvent, chose extraordinaire, des jambes très-grêles. On conçoit à peine comment ces pauvres tibias, recouverts d’une peau tannée et semblables à des flûtes dans leur étui, peuvent soutenir des poids qui feraient plier des Hercules.
En suivant le hammal, qui se dirigeait vers le logement retenu pour moi, je m’enfonçais dans un dédale de rues et de ruelles étroites, tortueuses, ignobles, affreusement pavées, pleines de trous et de fondrières, encombrées de chiens lépreux, d’ânes chargés de poutres ou de gravats, et le mirage éblouissant que présente Constantinople de loin s’évanouissait rapidement. Le Paradis se changeait en cloaque, la poésie se tournait en prose, et je me demandais, avec une certaine mélancolie, comment ces laides masures pouvaient prendre par la perspective des aspects si séduisants, une couleur si tendre et si vaporeuse. Je gagnai, sur les talons de mon hammal et m’accrochant au bras de mon guide, la chambre qui m’était destinée chez une hôtesse smyrniote, copa syrisca, comme celle de Virgile, près de la grande rue de Péra, bordée de bâtisses insignifiantes mais de bon goût, dans le genre des rues de troisième ordre de Marseille ou de Barcelone.
J’étais venu de Paris en douze jours et demi, marchant aussi vite que la poste, car j’ai pour principe dans mes voyages de voler à tire-d’ailes au point le plus éloigné pour en revenir ensuite à mon aise ; et je m’étais promis de consacrer cette journée à un repos que j’avais bien mérité ; mais la curiosité fut la plus forte, et, après quelques bouchées avalées à la hâte, n’y pouvant plus tenir, je commençai le cours de mes pérégrinations et me lançai au hasard à travers la ville inconnue, sans avoir la précaution d’emporter une boussole pour m’orienter, comme avait coutume de le faire un de mes amis plein de sagacité et de prudence.
VI
LE PETIT CHAMP, LA CORNE-D’OR
Le logement qu’on m’avait préparé occupait le premier étage d’une maison située à l’extrémité d’une rue du quartier Franc, le seul que les Européens puissent habiter. Cette rue va de la grande rue de Péra au petit Champ-des-Morts, et je ne vous la désigne pas plus clairement, par la raison péremptoire qu’à Constantinople les rues ne portent à leurs angles aucune désignation, ni turque, ni française. En outre, les maisons ne sont pas numérotées, ce qui complique la difficulté. A travers ce dédale anonyme, chacun se conduit au juger et se retrouve au moyen de ses remarques particulières. Le fil d’Ariane ou les cailloux blancs du Petit-Poucet seraient ici fort utiles ; quant à émietter son pain sur la route, il n’y faut pas penser : les chiens l’auraient bientôt mangé, à défaut des oiseaux du ciel. — A propos de chiens, mon point de repère, pour connaître mon logis pendant les premiers jours qui suivirent mon arrivée, était un grand trou creusé au milieu de la voie publique, et au fond duquel une lice rogneuse allaitait quatre ou cinq petits avec une sécurité parfaite et un complet mépris des piétons et des cavaliers. Cependant, quelques rues ont un nom traditionnel tiré du voisinage d’un khan ou d’une mosquée, et celle où je demeurais, comme je l’appris plus tard, s’appelait Dervish-Sokak ; mais jamais ce nom n’est écrit et ne sert à vous guider.
Ma maison était construite en pierres, circonstance que l’on me fit beaucoup valoir et qui n’est pas à dédaigner dans une ville aussi combustible que Constantinople. Pour plus de sécurité, une porte de fer, des volets de tôle épaisse se repliant par feuilles, devaient, en cas d’incendie du quartier, intercepter les flammes et les étincelles, et l’isoler complétement. J’avais un salon aux murailles blanchies à la chaux, au plafond de bois peint en gris et rechampi de filets bleus, meublé d’un long divan, d’une table et d’un miroir de Venise dans un cadre or et noir ; une chambre à coucher avec un lit de fer et une commode. Cela n’avait rien d’extrêmement oriental, comme vous voyez ; pourtant mon hôtesse était Smyrniote, et sa nièce, quoique vêtue à l’européenne d’un peignoir rose, roulait, dans un masque pâle serti de cheveux d’un noir mat, des yeux langoureusement asiatiques. Une servante grecque, très-jolie sous le petit mouchoir tortillé au sommet de sa tête, complétait, avec une sorte de jocrisse des Cyclades, le personnel de la maison, et lui donnait une teinte de couleur locale. La nièce savait un peu de français, la tante un peu d’italien, au moyen de quoi nous finissions par nous entendre à peu près. Constantinople est, du reste, la vraie tour de Babel, et l’on s’y croirait au jour de la confusion des langues. La connaissance de quatre idiomes est indispensable pour les rapports ordinaires de la vie : le grec, le turc, l’italien, le français, sont parlés dans Péra par des gamins polyglottes. A Constantinople, le célèbre Mezzofanti n’étonnerait personne ; nous autres Français, qui ne savons que notre langue, nous restons confondus devant cette prodigieuse facilité.
Mon habitude, en voyage, est de me lancer tout seul à travers les villes à moi inconnues, comme un capitaine Cook dans un voyage d’exploration. Rien n’est plus amusant que de découvrir une fontaine, une mosquée, un monument quelconque, et de lui assigner son vrai nom sans qu’un drogman idiot vous le dise du ton d’un démonstrateur de serpents boas ; d’ailleurs, en errant ainsi à l’aventure, on voit ce qu’on ne vous montre jamais, c’est-à-dire ce qu’il y a de véritablement curieux dans le pays que l’on visite.