Coiffé d’un fez, vêtu d’une redingote boutonnée, le visage bruni par le hâle de la mer, la barbe longue de six mois, j’avais assez l’air d’un Turc de la réforme pour ne pas attirer l’attention dans les rues, et je m’avançai bravement vers le Petit-Champ-des-Morts, — notant bien la place de ma maison et le chemin que je prenais, afin de ne pas me perdre.
Le Petit-Champ-des-Morts, que, pour abrévier ou éviter une idée mélancolique, on appelle d’ordinaire le Petit-Champ, occupe le revers d’une colline qui monte de la rive de la Corne-d’Or à la crête de Péra, marquée par une terrasse bordée de hautes maisons et de cafés. C’est un ancien cimetière turc où on n’enterre plus depuis quelques années, soit parce qu’il n’y a plus de place, soit que les musulmans morts s’y trouvent trop près des giaours vivants.
Un soleil éclatant brûlait de lumière cette pente hérissée de cyprès au noir feuillage, au tronc grisâtre, sous lesquels se dressait une armée de pieux de marbre, coiffés de turbans coloriés ; ces pieux, penchés les uns à droite, les autres à gauche, ceux-ci en avant, ceux-là en arrière, selon que le terrain avait cédé sous leur poids, simulaient vaguement une forme humaine, et rappelaient ces jouets d’enfants où des forgerons, dont la tête seule est indiquée, battent l’enclume avec un marteau de bois fiché dans leur ventre. En plusieurs endroits, les marbres historiés de versets du Koran avaient cédé à l’action de la pesanteur, et, négligemment scellés dans un sol friable, s’étaient renversés ou brisés en morceaux. Quelques-unes des colonnes funéraires étaient décapitées, et leurs turbans gisaient à leur base comme des têtes coupées. On dit que ces tombes tronquées recouvrent d’anciens janissaires poursuivis au delà du trépas par la rancune de Mahmoud. Aucune symétrie n’est observée dans ce cimetière diffus, qui s’avance, par une pointe de cyprès et de tombeaux, à travers les maisons de Péra, jusqu’au Tekké ou monastère des derviches tourneurs ; deux ou trois chemins pavés et revêtus de soutènements faits de débris de monuments funèbres le traversent diagonalement ; çà et là s’élèvent des espèces de terre-pleins, quelquefois entourés de petits murs ou de balustrades formant la sépulture réservée de quelque famille puissante ou riche. Ces enceintes renferment habituellement un pilier terminé par un turban magistral, entouré de trois ou quatre feuilles de marbre, arrondies au sommet comme un manche de cuiller, et d’une douzaine de petits cippes enfantins : c’est un pacha avec ses femmes et sa progéniture morte en bas âge, sorte de harem funèbre qui lui tient compagnie dans l’autre monde.
Aux endroits libres, des ouvriers taillent des chambranles de porte et des marches d’escalier ; des oisifs dorment à l’ombre ou fument leur pipe, assis sur une tombe ; des femmes voilées passent, traînant leurs bottines jaunes d’un pied nonchalant ; des enfants jouent à cache-cache derrière les pierres tumulaires en poussant de petits cris joyeux ; des marchands de gâteaux offrent leurs légères couronnes incrustées d’amandes. Entre les interstices des monuments dégradés, les poules picorent, les vaches cherchent quelques maigres brins d’herbe, et, à défaut de gazon, paissent des quartiers de savates et des morceaux de vieux chapeaux. Les chiens se sont installés dans les excavations produites par la pourriture des cercueils ou plutôt des planches qui soutiennent la terre autour des cadavres, et ils se sont fait de hideux terriers de ces asiles de la mort agrandis par leur voracité.
Aux endroits les plus passagers, les tombes s’usent sous les pieds insouciants des promeneurs, et s’oblitèrent peu à peu dans la poussière et les détritus de toute sorte ; les piliers rompus s’éparpillent sur le sol comme les pièces d’un jeu d’onchets, et s’enterrent ainsi que les corps qu’ils désignaient, ensevelis par ces invisibles fossoyeurs qui font disparaître toute chose abandonnée, tombeau, temple ou ville ; ici, ce n’est pas la solitude s’étendant sur l’oubli, mais la vie reprenant la place concédée temporairement à la mort. Des massifs de cyprès, plus compactes, ont cependant préservé quelques coins de ce cimetière profané, et lui ont conservé sa mélancolie. Les tourterelles nichent dans les noirs feuillages, et les gypaëtes planent au-dessus de leurs pointes sombres, traçant de grands cercles sur le ciel d’azur.
Quelques maisonnettes de bois, composées de planches, de lattes et de treillages, peintes d’un rouge rendu rose par la pluie et le soleil, se groupent parmi les arbres, affaissées, déhanchées, hors d’aplomb et dans l’état de délabrement le plus favorable à l’aquarelle ou à l’illustration anglaise.
Avant de descendre la pente qui conduit à la Corne-d’Or, je m’arrêtai un instant et je contemplai l’admirable spectacle qui se déroulait devant mes yeux : le premier plan était formé par le Petit-Champ et ses déclivités plantées de cyprès et de tombes ; le second par les toits de tuiles brunes et les maisons rougeâtres du quartier de Kassim-Pacha ; le troisième par les eaux bleues du golfe qui s’étend de Seraï-Burnou aux eaux douces d’Europe, et le quatrième par la ligne de collines onduleuses, sur le revers desquelles Constantinople se déroule en amphithéâtre. Les dômes bleuâtres des bazars, les minarets blancs des mosquées, les arcs du vieil aqueduc de Valens se découpant sur le ciel en dentelle noire, les touffes de cyprès et de platanes, les angles des toits, variaient cette magnifique ligne d’horizon prolongée depuis les Sept-Tours jusqu’aux hauteurs d’Eyoub : tout cela argenté par une lumière blanche où flottait comme une gaze transparente la fumée des bateaux à vapeur du Bosphore chauffant pour Therapia ou Kadi-Keuï, et d’une légèreté de ton formant le plus heureux contraste avec la fermeté crue et chaude des devants.
Après quelques minutes de pensive admiration, je me remis en marche, tantôt suivant quelque vague sentier, tantôt enjambant les tombes, et j’arrivai à un lacis de ruelles bordées de maisons noires, habitées par des charbonniers, des forgerons et autres industries ferrugineuses. — J’ai dit maisons tout à l’heure, mais le mot est bien magnifique, et je le reprends. Mettez cahutes, bouges, échoppes, taudis, tout ce que vous pourrez imaginer de plus enfumé, de plus sale, de plus misérable, mais sans ces bonnes vieilles murailles empâtées, égratignées, lépreuses, chancies, moisies, effritées, que la truelle de Decamps maçonne avec tant de bonheur dans ses tableaux d’Orient, et qui donnent un si haut ragoût aux masures. De pauvres petits ânes aux oreilles flasques, à l’échine maigre et saigneuse, rasaient les noires boutiques, chargés de charbon ou de ferrailles. De vieilles mendiantes, assises sur leurs cuisses plates, reployées comme des articulations de sauterelle, tendaient piteusement vers moi, hors d’un feredgé en haillons, leur main de momie démaillotée. Leurs yeux de chouette tachaient de deux trous bruns la loque de mousseline, bossuée par l’arqûre de leur bec d’oiseau de proie, et jetée comme un suaire sur leur visage hideux ; d’autres, plus ingambes, passaient, le dos voûté, la tête au milieu de la poitrine et les mains appuyées sur de grandes cannes, comme ma Mère l’Oie dans les prologues de pantomime aux Funambules.
On ne peut savoir qu’en Orient à quelle laideur fantastique arrivent les vieilles femmes qui ont renoncé franchement à leur sexe, et que ne déguisent plus les savants artifices d’une toilette laborieuse ; ici même le masque ajoute à l’impression ; ce que l’on voit est affreux, mais ce que l’on rêve est épouvantable. Il est fâcheux que les Turcs n’aient pas de sabbat pour y envoyer ces sorcières à cheval sur un balai.
Quelques hammals Arnautes ou Bulgares, pliant sous un faix énorme, et, comme le Dante en enfer, ne levant pas un pied que l’autre ne fût assuré, montaient ou descendaient la ruelle ; des chevaux cheminaient bruyamment, tirant à chaque écart des gerbes d’étincelles du pavé inégal et raboteux de ce quartier plus laborieux que fashionable.