Tout ce monde mangeait avec un appétit aiguisé par un jeûne de quatorze heures, les uns des boulettes de riz et de viande hachée enveloppées de feuilles de vigne, les autres du kébab roulé dans une espèce de crêpe, ceux-ci des rapes de maïs bouilli ou rôti, ceux-là d’énormes concombres ou des carpous de Smyrne, à la peau verte, à la chair blanche ; quelques-uns, plus riches ou plus sensuels, se faisaient tailler de grandes parts de baklava ou se gorgeaient de sucreries avec une avidité enfantine, risible dans de grands gaillards barbus comme des sapeurs ; d’autres se régalaient plus frugalement avec des mûres blanches, entassées par monceaux aux devantures des fruitiers.
Mon ami me fit entrer dans une boutique de confiseur, qui est comme le Boissier de Constantinople, pour m’initier aux douceurs de la gourmandise turque, plus raffinée qu’on ne le pense à Paris.
Cette boutique mérite une description toute particulière : les volets, relevés en éventail, comme des sabords de navire, formaient une espèce d’auvent sculpté, quadrillé et peint en jaune et en bleu, au-dessus de grands vases de verre remplis de dragées roses et blanches, de stalactites de rahat-lokoum, espèce de pâte transparente faite avec de la fleur de farine et du sucre colorée diversement, de pots de conserves de roses et de bocaux de pistaches.
Nous entrâmes dans l’établissement, où trois personnes auraient eu de la peine à se remuer, et qui est pourtant un des plus vastes de Constantinople, et le maître, gros Turc à teint basané, à barbe noire, à physionomie bonassement féroce, nous fit servir d’un air aimablement terrible du rahat-lokoum rose et blanc, et toutes sortes de sucreries exotiques très-parfumées et très-exquises, quoique un peu trop mielleuses pour un palais parisien ; — une tasse d’excellent moka vint à propos relever, par son amertume salutaire, ces douceurs écœurantes, dont j’avais abusé par amour pour la couleur locale. Au fond de la boutique, de jeunes garçons, les reins serrés par un tablier d’indienne de Rouen, un chiffon autour de la tête et les bras nus, agitaient sur un feu clair les bassines de cuivre dans lesquelles les amandes et les pistaches s’habillaient de chemises de sucre, ou roulaient sur de la poudre blanche des boudins de rahat-lokoum, ne faisant nul mystère de leurs préparations.
Assis sur un de ces tabourets bas qui forment avec les divans les seuls siéges des Turcs, je regardais passer dans la rue la foule compacte et bigarrée, sillonnée de vendeurs de sorbet, de crieurs d’eau glacée, de gâteaux, et dans laquelle un fonctionnaire à cheval, précédé de son cawas et suivi de son porte-pipe, se frayait imperturbablement son chemin sans crier gare, ou qu’entrouvrait un talika horriblement cahoté par les cailloux et les fondrières, et conduit par un cocher à pied ; — je ne pouvais me rassasier de ce tableau si nouveau pour moi, et il était plus d’une heure du matin lorsque, guidé par mon compagnon, je me dirigeai vers l’embarcadère où nous attendait notre barque.
En nous en allant, nous traversâmes la cour d’Yeni-Djami, entourée d’une galerie de colonnes antiques surmontées d’arcs arabes d’un style superbe que la lune blanchissait de lumières argentées et baignait d’ombres bleuâtres ; sous les arcades gisaient, avec la tranquillité de gens qui sont chez eux, plusieurs groupes de gueux roulés dans leurs guenilles. Tout musulman qui n’a pas d’asile peut s’étendre, sans crainte des rondes de nuit, sur les marches des mosquées ; il y dormira aussi en sûreté qu’un mendiant espagnol sous un porche d’église.
La fête devait durer à Constantinople jusqu’au coup de canon qui annonce, avec le premier rayon de l’aurore, le retour du jeûne ; mais il était temps d’aller prendre un peu de repos, et il nous restait à opérer l’ascension de Top’Hané à Péra, exercice mélancolique après une journée de fatigue physique et d’éblouissement intellectuel. Les chiens grommelaient bien un peu à mon passage, me sentant Français et nouvellement débarqué ; mais ils s’apaisaient à quelques mots que mon ami leur disait en turc et me laissaient aller sans attenter à mes mollets ; grâce à lui, je rentrai à mon logis vierge de leurs crocs formidables.
VIII
CAFÉS
Le café turc du boulevard du Temple a égaré bien des imaginations de Parisiens sur le luxe des cafés orientaux. Constantinople reste bien loin de cette magnificence d’arcs en cœur, de colonnettes, de miroirs et d’œufs d’autruche : — rien n’est plus simple qu’un café turc en Turquie.
Je vais en décrire un qui peut passer pour un des plus beaux et qui cependant ne rappelle en rien le luxe des féeries orientales ; vous y chercheriez en vain les carreaux de faïence vernissée, les guipures de stuc, les voûtes en ruches d’abeille, les fenêtres à trèfles et le coloriage d’or, de vert et de rouge des salles de l’Alhambra, rendues célèbres par les lithographies enluminées de Girault de Prangey ; — beaucoup d’établissements où l’on vend du bouillon hollandais, à Paris, ont des splendeurs équivalentes.